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25/01/2010

Wikipédia par… Roland Moreno

J’ai le plaisir, ce soir, de mettre en ligne sur ce blog un texte de Roland Moreno parlant de Wikipédia. Roland Moreno est un inventeur, celui de la carte à puce. C’est également quelqu’un qui prend beaucoup de temps pour réfléchir aux choses du monde.

Nous sommes entrés en contact en décembre, au moment de la levée de fonds, par le biais d’OTRS, ce système de gestion de mails où les internautes posent des questions très diverses sur Wikipédia ou sur le mouvement Wikimedia. Roland Moreno cherchait à faire un don, et naturellement j’ai répondu à ses questions, comme nous sommes plusieurs à le faire tous les jours.

De là a commencé entre nous une conversation très intéressante tournant autour de Wikipédia et du mouvement Wikimedia. Mr Moreno aime Wikipédia. Il aime y trouver réponses à ses questions les plus diverses, il aime son dynamisme et sa générosité. Après bien des mails de discussion, je lui ai demandé s’il serait d’accord pour qu’on regroupe toute cette correspondance et que nous la publions sur le blog de Wikimédia France. Finalement, c’est un condensé de ses réflexions que vous trouverez ici.

Pourquoi faire cela ? Pour une raison simple : Roland Moreno est un lecteur de Wikipédia, bien plus qu’un contributeur (même s’il a déjà contribué). Le lecteur, c’est celui pour qui nous donnons chaque jour de notre temps. Le lecteur, c’est la finalité de tous nos projets : construire une encyclopédie ou un corpus de connaissance libre est bien, ça pourrait presque être une fin en soi. Mais le construire pour le mettre à la disposition du public lui donne un aspect nettement plus ouvert, et justifie encore plus toute l’énergie que nous mettons tous à ces projets.

Roland Moreno n’est pas « n’importe qui » non plus. Avec toute sa gentillesse, sa bonhommie et sa simplicité, il est cependant une des personnalités importantes du monde de la technologie actuelle, par l’importance fondamentale qu’a prise son invention. Il est donc important aussi pour nous de montrer que nos actions sont soutenues par des personnalités aussi fortes que lui.

Je ne souhaite qu’une chose, c’est que ce billet soit le premier d’une longue série de prise de parole des lecteurs au sujet de Wikipédia et des projets Wikimédia.

Bonne lecture !

Notes sur Wikipedia (par Roland Moreno)

C’est assez simple, en somme.
Wikipedia représente pour moi rien moins que l’inaccessible, le but ultime de toutes choses auxquelles j’aurais rêvé de consacrer ma vie.
• Un effort collectif considérable
• le talent inouï d’avoir su faire converger toutes ces générosités (ici : la générosité d’écrire)
• le talent et le mérite, non moins inouïs, d’avoir su organiser ça en un projet d’encyclopédie,
merveilleusement cohérent
• d’avoir, sur la durée, maintenu l’étincelle du bénévolat

• il n’y a pas que le bénévolat rédactionnel : il y a aussi l’organisationnel et même et surtout — disons le mot — informatique
- Wikipedia est une véritable cathédrale du XXIe siècle (c’est de son fonctionnement électronique que je parle ici) : la gestion de l’onglet HISTORIQUE doit représenter à elle seule des millions de lignes de code
- qui dit bénévole dit pas un rond : ça, c’est le miracle
- que ça se puisse

Wikipedia nous en offre à chaque minute la parfaite démonstration

- que ça ne soit pas éphémère
• c’est donc utile (le contraire de futile)
• pérenne (je n’ai plus aucune inquiétude à ce sujet)
• et c’est un succès — le mot est même un peu faible !
À la beauté et à l’intelligence, il faut absolument ajouter la gratuité, encore plus belle que celle de Google : non-profit organization, l’inaltérable Wikipedia n’a pas d’actionnaires à qui rendre des
comptes, de gouvernement chinois ou iranien devant qui s’incliner afin que ne soient pas
(justement !) contrariés lesdits
À la différence de Google (autre merveilleuse réalisation qui plusieurs fois par jour nous fait aimer
l’humanité), Wikipedia n’est pas une cash-machine
• aucune circulation d’argent, pas le moindre dollar en profit ou en perte
• pas de factures, aucun chiffre d’affaires, ni Nasdaq ni Wall-Street
• ni bonus, ni golden-parachutes, ni retraites-chapeau
• ne se répartit, de niveau en niveau, que le seul flux des dons

• enfin, apothéose du génie humain devant laquelle finir par se taire : aucune publicité d’aucune sorte,

– ni entrante
– ni sortante
– ni about
– aucun Sponsored link
– aucun souci lié au référencement.
Ne subsistent bavant mollement dans leurs coins que quelques grincheux, les inévitables sceptiques-à-qui-on-ne-la-fait-pas, éructant d’une voix de plus en plus inaudible que l’information de Wikipedia n’est même pas vérifiée et qu’on ne peut d’ailleurs être sûr de rien.

Le critère de loin le plus important, et donc le plus passionnant à observer de tous nos yeux émerveillés est celui du succès.
(L’utilité va un peu de soi, dès lors qu’on a réussi à éliminer du débat les sceptiques-à-qui-on-ne-la-fait-pas), et quant à la pérennité soyons simplement superstitieux et souhaitons que jamais ne se brise la boucle vertueuse : succès -> dons -> succès,
parce que le succès de l’entreprise Wikipedia est indépendant de son audience.

Voilà toute l’affaire : n’y aurait-il de part le monde que 11 utilisateurs de Wikipedia (onze en tout et pour tout), représentant un total de 33 connexions par mois que la réussite du projet Wikipedia serait quand même exemplaire, et que les cinquante bénévoles pourraient continuer, identiquement, le travail qu’ils font merveilleusement bien depuis dix ans.

Car Wikipedia n’a pas dans sa boucle la sanction de la publicité.

S’il n’y avait plus que onze téléspectateurs à regarder TF1, et onze Internautes à consulter Google
• le chiffre d’affaires de TF1 s’annulerait (en même temps que le cours de bourse), l’entreprise plierait instantanément

• le chiffre d’affaires de Google idem (cours de bourse idem), l’entreprise ne vivrait plus que du revenu des petites bannières Google (1/1000e du CA actuel ?), plus de Gmail gratuit, plus de Gearth gratuit, plus de Gmaps gratuits, etc. On plie. Et ce malheureusement, malgré l’immense intérêt de la prestation offerte par Google. (ce qui n’est pas le cas de TF1, à propos de quoi on peut vraiment parler de divertissement lambda.)

Situation résumée par ce récapitulatif

tableau récapitulatif

tableau récapitulatif

Incidence du contenu sur l’Audience

Voilà pourquoi Wikipedia constituera un précédent-clé dans l’histoire des médias.
Ceux qui occupent la scène sont ceux qui ont à voir avec le contenu :
• les consommateurs de contenu
• les moyens de fourniture du contenu

sachant que les annonceurs ne font pas partie du jeu, ce sont de purs parasites, la preuve :
• ils sont quasi-invisibles chez Google, béni soit Google
• il n’y en a pas chez Wikipedia.

D’une part, donc, les fournisseurs de contenu
• rédacteurs chez Wikipedia
• développeurs chez Google :
– créant des outils de référencement
– assurant la logistique du référencement
– et permettant l’exploitation d’une énorme bande passante.

D’autre part les consommateurs de contenu, c’est-à-dire the rest of us — chacun d’entre nous

Une fois payés
• le salaire des créateurs de contenu (zéro chez Wikipedia because bénévolat, ceci est un pur
détail)
• et la bande passante (machines, disques, bande passante proprement dite),

Les deux machines tournent, à la différence près d’un troisième personnage, l’annonceur, qui n’a pas
à voir avec la prestation, avec ce précieux contenu dont on fait bénéficier l’audience.

Google publierait-il, au lieu de ses résultats de recherche, les résultats sportifs, l’horoscope ou des textes pornographiques, cela ne changerait rien à la conduite des annonceurs (à audience égale) : ils paieraient l’espace pour insérer de la publicité.

Preuve ? Les chaînes de télévision, “bonnes” ou “mauvaises”, dès lors qu’elles ont une audience décente, sont toutes saturées d’annonceurs, il en va exactement de même pour les journaux.

Au contraire, Wikipedia ferait-il la même chose (horoscope, etc.) que les donations cesseraient
aussitôt.

Google et Wikipedia offrent chacun une prestation merveilleuse ; ce mot un peu plat au souci de qualifier la situation suivante : cette prestation est bonne pour tout le monde, c’est à dire tous les éléments constituant l’audience, chacun, unanimement, serait prêt à payer une somme significative (p ex 1 euro) pour la prestation si par malheur celle-ci devenait subitement payante (voir Canal+ qui prospère alors que le vulgum pecus regarde une télévision brute, c’est à dire gratuite)

Ce qui leur permet d’offrir cette prestation c’est a minima l’argent (et subsidiairement dans le cas de Wikipedia, la bonne volonté des bénévoles), sauf que ce n’est pas le même argent :
- c’est dans Google une rémunération de l’audience
- et dans Wikipedia une récompense pour la satisfaction.

Énormes nuances entre les 4 termes de ce vocabulaire précis :

    • rémunération = contrat, = règles, = commerce, = tribunal
      récompense = intitiative du donateur sans aucun incitatif
      audience = mesures, critères, contestations, autorité
      satisfaction = contentement, satiété, plénitude.
  • Le cas intéressant est évidemment celui de Wikipedia qui offre comparativement à Google :

    *       approximativement la même puissance de feu (bande passante, fréquentation)

    *       une même satisfaction quasi-infinie quant à la qualité de la prestation (et, dans le cas de Wikipedia, celle-ci étant unique au monde),

    mais présentent surtout, des caractéristiques opposées en termes de vulnérabilité/longévité en raison de l’absence, dans le logiciel (comme on dit désormais) Wikipedia de sanction publicitaire.

    Quant au critère de Satisfaction nombreuse :

    *       il ne bénéficierait sans doute pas à TF1

    *       et s’appliquerait sûrement à Google, mais reste (superbement) ignoré.

    (Ce sera le mot de la fin.)

    1. BTH
      31/01/2010 à 15:19 | #1

      Bonjour ou bonsoir,
      Ces réflexions croisées entre X (un membre anonyme du CA de Wikimedia FR ?) et Roland MORENO (co?-inventeur de la carte à puce) sont intéressantes. Merci de les avoir publiées.
      Elles forment un savoureux mélange de philosophie et d’économie qui incite à la réflexion et peut être à la collaboration (wikipédienne ou autre).
      Un thème dans ce digest de dialogue, résumé par un mot : “gratuité”, me fait réagir.
      Je ne suis pas sûr que ce mot ait le même sens pour tous ceux qui l’emploient ou le lisent.
      Plus généralement, cette notion de gratuité me paraît être une vue de l’esprit, comparable au Jardin d’Eden de notre culture judéo-chrétienne occidentale.
      Selon moi, Wikipedia et les wiki projets en général, sont tout sauf gratuit, car :
      - ils coûtent beaucoup de temps, d’efforts et de choix (donc de renoncement) de la part des contributeurs dits bénévoles.
      - ils absorbent beaucoup de dons (désintéressés ou fiscalemet attrayants) de la part des donateurs, que ces derniers soient des personnes morales ou physiques.
      Jouer sur la corde sensible de la “gratuité” n’est donc peut être pas sans risque : risque de dévaloriser un effort collectif et un résultat remarquable…
      Bien cordialement
      BTH
      Wikipédien

    2. Serein
      31/01/2010 à 22:25 | #2

      Bonsoir,

      Tout d’abord je me permet de me présenter parce qu’en effet mon identité sur ce blog reste de l’ordre du pseudonyme : je suis Adrienne Alix, la présidente de Wikimédia France. Voilà, comme ça vous savez un peu mieux qui a discuté avec Roland Moreno ;-)

      Concernant la gratuité, je suis assez d’accord avec vos réflexions sur la gratuité, et je pense que je les développerai un jour plus longuement, mais il était question ici d’avoir la vision d’une personne, Roland Moreno, et je ne voulais pas commenter son avis, pour le laisser dans son entièreté.

      Bien cordialement,

      Serein

    3. Ruoma
      15/02/2010 à 17:27 | #3

      Bonjour,

      Pour commencer, remerciements, félicitations et encouragements à tous les contributeurs !
      J’espère que ce commentaire tardif sera lu néanmoins…
      Quelques remarques d’un utilisateur Wikiphile :
      - à plusieurs reprises, j’aurai voulu intervenir pour apporter ma contribution à un article, fautes d’orthographes ou informations à compléter, mais j’avoue m’être senti perdu et manquer de temps pour comprendre de quelle façon on doit s’y prendre.
      - j’ai été surpris de trouver des articles remarquablement complets et précis, mais aussi d’autres d’une pauvreté qui m’a étonné (que je n’ai pas su compléter avec les infos dont je disposais…)
      - concernant l’article, je regrette que R. Moreno ait fait un parallèle avec Google, sans même une mention (ni son interlocutrice) l’équivalent de Wiki dans le monde du logiciel.
      En tout cas, bravo !

    4. 06/03/2011 à 22:32 | #4

      Non ! Non et non.
      quel “jardin d’eden” ?
      qelle civilisation judéo-chrétienne ?

      Non à Serein, non à BTH.
      N’y a donc t’il pas moyen de rester au pied des mots qu’on emploie ? Le mot qui surprenamment fait débat est gratuit, gratuité : le boulanger qui sert les deux éclairs demandés ajoute que le 3e sera gratuit.
      Ça signifie que
       • contres les deux éclairs, il encaisse deux euros
       • il s’apprête à en donner un 3e, contre zéro euro.
      C’est GRATUIT quand il n’y a pas à payer le bien ou le service et qu’il vous appartient en toute propriété. Vous pouvez manger l’éclair entièrement.

      Si je demande à Google de me traduire MONDAY CLOSED, sa réponse
       • fermé le lundi
       • m’appartient (ainsi qu’ 10, 10^3, 10^10 internautes ayant posé la même question)
       • et ce renseignement est GRATUIT : quelque soient les donc des donateurs et les efforts des contributeurs bénévoles.

      Admettez-vous, BTH, que les programmes de TF1 constituent un spectacle gratuit, où invoquez vous ici aussi le “jardin d’eden” et
      la civilisation judéo-chrétienne ?

      PS : ne voyez je vous en prie aucune agressivité dans mon commentaire. C’est simplement que ma gratuité virginale, j’y tiens.

    5. 27/04/2011 à 21:05 | #5

      Je suis un peu surpris par les millions de lignes de code nécessaire à la création de la fonction historique. J’irai bien jusqu’à quelques dizaines de milliers à la louche mais pas plus. Ça fait quand même un facteur 100.

    1. 25/01/2010 à 22:02 | #1
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