Archive

Articles taggués ‘Wikipédia et la recherche’
un commentaire 20/06/2013

Du puits de science au passeur de science, enseigner avec Wikipédia

Ce billet présente l’expérience de Lionel Barbe, maître de conférences, ayant piloté un atelier en Master I CRDM (communication rédactionnelle et multimédia) à l’université Paris Ouest Nanterre, consistant à contribuer à Wikipédia tout en enrichissant ses propres connaissances.

Lionel Barbe, Journée Wikipédia et la science à l'ISCC. Photo F. Lamiot - CC-By-SA

Lionel Barbe, Journée Wikipédia et la science à l'ISCC. Photo F. Lamiot - CC-By-SA

La tâche paraissait ardue : utiliser Wikipédia comme un outil de transmission de connaissances en pilotant un atelier collaboratif visant à enrichir l’encyclopédie libre dans des domaines prédéfinis. Difficultés supplémentaires, les 55 étudiants de la promotion ne pouvaient rentrer en salle informatique que par demi-groupes et nous ne disposions que de six séances de trois heures pour mener à bien le projet. Il fallait également trouver un système de notation équitable en considérant la diversité potentielle des tâches à accomplir : création et enrichissement d’articles, corrections diverses, éditorialisation, traductions, ajouts bibliographiques et webographiques, ajout d’images…

Le projet était bâti sur une idée sous-jacente : transformer le rôle traditionnel de l’enseignant, diffuseur vertical d’une connaissance incontestable, en un rôle de passeur, pour permettre aux étudiants d’acquérir une démarche proactive leur permettant d’évaluer eux-mêmes les ressources pertinentes, tout en améliorant de façon substantielle le capital connaissance disponible. Acquérir et enrichir dans un même élan.

Objectif pédagogique

Favoriser la créativité des étudiants et susciter leur motivation en leur donnant la plus grande liberté possible dans leur démarche d’apprenants des outils nécessaires à l’accomplissement de leur mission.

Il s’agissait donc de réorienter le rôle de l’enseignant : orienter, mais pas diriger, donner un avis circonstancié, mais sans imposer. Un enseignant qui n’apprend pas des connaissances particulières, mais plutôt qui suscite une démarche générale d’acquisition de connaissances. Apprendre à apprendre.

Méthodologie et démarche du projet

La première démarche est de créer un espace général de coordination sur la Wikiversité francophone. Cette page contient cinq rubriques essentielles. La première rubrique est une liste contenant une dizaine de liens vers des pages importantes de Wikipédia dont la connaissance est nécessaire avant de commencer à contribuer et auxquels on peut se référer régulièrement tout au long du projet. Il s’agit par exemple de la page expliquant la syntaxe Wiki, de celle présentant la charte du contributeur en sciences, des cinq piliers de Wikipédia, etc… La deuxième rubrique indique la démarche permettant de créer un compte sur Wikipédia et demande aux étudiants de préciser leur rattachement à un projet universitaire coordonné avec Wikimédia France, plus un lien vers la page utilisateur de l’enseignant responsable du projet. La création et l’édition de la page utilisateur constitue un premier exercice pratique de familiarisation avec l’édition wiki. Les troisième et quatrième rubriques sont des tableaux. Le premier indique la concordance entre les pseudos utilisés sur Wikipédia et le nom de chaque étudiant avec des liens vers chaque page utilisateur. Le second contient une suggestion de pages à créer/améliorer avec une rubrique « état d’avancement ». Si le premier tableau est vide au départ, excepté le pseudo et le nom de l’enseignant, le second contient une vingtaine de suggestions d’articles. La cinquième et dernière rubrique, vide elle aussi, indique les champs que chaque étudiant devra remplir à la fin du projet dans une section individuelle qu’il aura créée et présentant le travail accompli.

Point important : ces cinq rubriques, comme l’ensemble de la page, seront améliorées au fur et à mesure par les étudiants, l’enseignant n’intervenant quasiment plus sur la page.
Une fois que les étudiants ont pris connaissance de la page Wikiversité et des cinq rubriques qu’ils devront étoffer au fur et à mesure, l’enseignant peut prendre le rôle du « passeur », et encourager une dynamique collaborative entre les étudiants.

Cheminement des étudiants et mode « passeur » de l’enseignant

La méthode déconcerte les étudiants au premier abord. Ils se sentent un peu perdus en absence du fil directeur de l’enseignant et la question « que doit-on faire maintenant ? » est récurrente dans les premières heures. La réponse étant systématiquement « réfléchissez à ce sur quoi vous aimeriez contribuer sur Wikipédia et lancez-vous en vous aidant de la page de coordination ». Mais la perplexité ne dure pas et rapidement les idées jaillissent et s’auto alimentent les unes les autres à mesure que les étudiants naviguent sur Wikipédia et en découvrent les potentialités. Les petits blocages techniques sont fréquents, mais la plupart du temps un étudiant à déjà trouvé la solution et la communique aux autres. L’enseignant joue le rôle d’ interface en mettant en relation ceux qui ont un problème avec ceux qui en ont trouvé la solution. L’objectif final est que l’enseignant ne serve plus à rien ou presque, les étudiants s’échangeant les solutions entre eux. La diminution progressive du recours à l’enseignant indique que la dynamique collaborative fonctionne. Pour renforcer la dynamique, il est préférable de ne pas donner les solutions aux étudiants immédiatement. Mieux vaut les laisser chercher. L’enseignant ne donnera une solution de façon directe que si le blocage est manifeste, ce qui n’est pas arrivé dans ma session.

Résultats

En initiant ce projet, j’étais optimiste mais j’avais un doute. Ne surestimais-je pas la capacité imaginative et collaborative des étudiants ? Le risque était de se retrouver en difficulté avec des étudiants à bout de nerfs, sans obtenir de résultat significatif. Autre risque, les utilisateurs avertis de Wikipédia et les administrateurs, réputés retors et intransigeants, allaient-ils faire bon accueil à des étudiants de Master acculturés au numérique mais pour la plupart néophytes sur Wikipédia ?

En fin de compte, les résultats dépassent assez largement mes attentes. Une quinzaine d’articles ont été créés, dont un seul supprimé par les administrateurs. On peut citer « incommunication », « médiasphère », ou encore « viralité ». Plus d’une quarantaine d’articles ont été améliorés et la plupart considérablement, passant souvent de quelques lignes à plusieurs pages. Des articles importants ont connu une forte incrémentation quantitative et qualitative. Il s’agit par exemple de la page sur Tim Berners Lee, de l’article « document électronique », devenu « document numérique », de la page du « whole earth catalog » ou encore d’ « Arpanet ».

Quid de la notation ?

L’objectif était d’établir un système de notation équitable tout en prenant en compte la diversité des tâches accomplies. Il m’a semblé nécessaire de prendre également en compte les discussions entre les étudiants et les Wikipédiens avertis dont le but est de défendre leurs récentes contributions. J’ai donc établi un système de pondération entre les tâches. La création d’un nouvel article, son enrichissement et sa défense étant la tâche la plus rémunératrice en terme de points. En regard de cette pondération qualitative, j’appliquais un coefficient quantitatif, plusieurs traductions devenant équivalentes à un article créé. Le point délicat est d’avoir une vision objective de ce qu’a concrètement réalisé chaque étudiant. Pour cela, j’avais demandé à chacun de placer un lien vers la page « mes contributions » dans sa section. De cette façon, j’accédais en un clic à la totalité des contributions d’un étudiant. Il est ensuite nécessaire d’affiner en observant dans chaque article les changements apportés par l’étudiant. Heureusement, les articles en question sont relativement spécialisés et modifiés épisodiquement. Je retrouvais aisément les contributions de mon étudiant et il me suffisait de cliquer sur « diff » pour avoir l’ensemble des modifications de toutes les contributions successives. Lorsque les étudiants avaient travaillé en groupe, j’évaluais leurs contributions de façon globale.

Vers des nouvelles formes d’enseignement ?

A l’heure où les étudiants pianotent sur leur tablette ou leur ordinateur portable pendant les amphis en temps réel pour trouver un meilleur cours que celui que leur professeur est en train de transmettre, il semble nécessaire que le corps enseignant se remette en question dans son rôle et dans ses missions. Nous sommes bien loin du temps où le professeur, puits de science, communiquait verticalement un savoir difficilement accessible autrement et considéré comme une vérité durable et incontestable. La révolution de l’education 2.0 est en marche et l’incroyable succès des MOOC aux États-Unis et Angleterre est là pour en témoigner. Tout comme les journalistes, les documentalistes, les voyagistes, les chercheurs…et tant d’autres professions, les enseignants doivent accepter de vivre une des plus importantes révolutions médiatiques de l’histoire humaine. Aujourd’hui, les ressources numériques permettent d’envisager des formes d’enseignement innovantes basées sur une dynamique collaborative. Pour ce faire, l’enseignant doit descendre de sa tour d’ivoire et accepter le risque de l’interaction. Cela nécessite de concevoir les étudiants autrement, comme des éléments actifs d’une dynamique globale d’acquisition et non comme de simples réceptacles de la connaissance.

Et du côté des étudiants?

J’ai demandé à chaque étudiant de répondre à la question « Quel bilan tirez-vous de cette expérience ? », Voici quelques réponses :
« Je tire un bilan positif de ce travail collaboratif. Je ne pensais pas être capable de concevoir une page Wikipédia et apporter mes propres modifications sur un article. Je suis très agréablement surpris par la réactivité des contributeurs réguliers. J’ai pu échanger avec un contributeur et j’ai appris beaucoup de choses sur le fonctionnement de Wikipédia avec ce dernier au-delà des tutoriaux disponibles sur le site. », Emmanuel S.

« Wikipédia étant un outil indispensable et incontournable dans la vie d’un étudiant, il me semble que le fait d’apprendre à s’en servir, de comprendre son fonctionnement et son articulation est, si ce n’est logique, extrêmement recommandée. C’est pourquoi j’ai tenté d’apprécier au mieux cette expérience en discutant avec différents contributeurs mais aussi en fouillant avec intérêt dans les fonctionnalités. De plus, le fait de savoir d’où vient l’information à laquelle on se réfère au quotidien permet de l’interpréter avec plus de justesse. Au delà d’avoir pu y contribuer, découvrir un projet aussi ambitieux que celui-ci et se rendre compte de l’importance du rôle de chacun m’a donné un aperçu du résultat d’un travail collectif et en communauté. » , Olivia M.

« Le bilan de cette expérience a été plutôt positif car je n’avais jamais fait la démarche de publier sur des wikis auparavant. Le fait d’avoir crée un compte va sûrement m’encourager dans le futur à publier davantage sur Wikipédia. En revanche,je trouve que le fait de publier sur le plus grand wiki du monde entraîne une grande responsabilité puisque notre article sort en premier lors des recherches via Google. », Cécile A.

« C’est un exercice original et stimulant car notre travail et visible par tous et va au-delà du cadre académique car il peut être consulté, utilisé et modifié. La prise en main est intuitive et l’élaboration de l’article est très prenante car elle se fait à plusieurs niveaux (rédaction, illustration et conventions typographiques). Même si le jeu des balises n’est pas naturel au-départ, il s’automatise progressivement et on gagne en efficacité. », Julien B.

La totalité des réponses des étudiants, ainsi que les autres éléments du projet sont consultables sur la page de coordination de Wikiversité : http://fr.wikiversity.org/wiki/Recherche:Atelier_”Enrichir_Wikipédia_M1_CRDM_Nanterre”

Lionel Barbe

2 commentaires 19/02/2013

Prix Wikimédia France de la Recherche : récompenser les travaux de recherche sur Wikipédia

Logo Prix Wikimédia France de la recherche

Impact de l’écriture collaborative sur la qualité des articles de Wikipédia, méthodes facilitant le suivi des contributions pour lutter contre le vandalisme, nature et qualité des contenus selon le statut des contributeurs, le domaine abordé, etc : ces sujets concernent au premier plan les bénévoles qui participent à la construction de Wikipédia.. mais aussi de plus en plus de chercheurs !

En lançant un prix international de la recherche sur Wikipédia et la connaissance libre, Wikimédia France souhaite donner un coup de projecteur à ces travaux de recherche, les encourager et les rendre accessibles à l’ensemble de la communauté Wikimedia.

Débutée en juillet dernier, la première étape consistait à recueillir les articles scientifiques en libre accès, dédiés notamment à Wikipédia et estimés par la communauté Wikimedia notamment par leur influence ou leur impact sur la compréhension et l’amélioration du fonctionnement de Wikipédia. Nous avons recueilli plus de 30 propositions de travaux de recherche, chacun respectant les critères de sélection : être en libre accès et publié dans des revues à comité de lecture, c’est-à-dire évalué par les pairs, entre 2003 et 2011. C’est grâce à un jury de qualité, composé de chercheurs œuvrant sur ces thématiques, que nous avons pu sélectionner 5 articles scientifiques.

Vous pouvez découvrir les résumés et les textes complets en anglais ci-dessous :

Pour les départager, Wikimédia France souhaite encourager chaque participant aux projets Wikimedia à donner leur avis et voter pour le travail de recherche qui leur paraît le plus stimulant et pertinent. La date limite pour voter est le 11 mars. L’annonce du lauréat est prévue pour fin mars. Les auteurs de la publication se verront attribuer une bourse de 2500 € dont ils pourront disposer librement pour faciliter et aider d’autres travaux de recherche en lien avec la connaissance libre.

Voir le site dédié au Prix Wikimédia France de la recherche : http://researchaward.wikimedia.fr/

3 commentaires 05/04/2011

Chercheurs : que faire sur Wikipédia ?

L’accueil des spécialistes constitue un sujet récurrent sur Wikipédia, nourri régulièrement par les réactions outragées de spécialistes à qui on demande de justifier leurs ajouts par des références à la littérature scientifique et non à leur qualité.

Un format exigeant

Dans la théorie comme dans la pratique, écrire un article sur Wikipédia constitue un exercice souvent plus exigeant que l’écriture d’un article de recherche. Dans ces derniers, il n’est pas rare de voir mêlés les conclusions de la littérature et celles de l’auteur, des références à un consensus général du champ sur un point donné ou encore des références imprécises (en économie, il est rare de donner la pagination précise pour un résultat dans un article). Rien de tout cela dans Wikipédia : les avis personnels sont à bannir et les références précises sont demandées. Un article de bonne tenue sur Wikipédia exige donc une recherche documentaire au moins égale à celle d’une bonne revue de littérature.

L’exercice est d’autant plus complexe que l’exercice de synthèse et de vulgarisation qu’impose la rédaction d’un article encyclopédique est inhabituel pour de nombreux chercheurs. Il s’agit d’être à la fois précis et accessibles, sur des sujets complexes et demandant parfois un important prérequis qu’on ne peut supposer au lecteur. C’est évidemment très formateur mais également très ardu pour qui veut « simplement » corriger une erreur et va être tenté de faire cela en insérant un fragment de son cours. S’ajoute à cela un problème de ton, l’exigence de neutralité s’étendant au style attendu alors que cours comme articles de recherche peuvent faire la part belle aux opinions tranchées.

La syntaxe particulière du wiki représente une troisième barrière à l’entrée. Si les modèles pour la bibliographie sont d’une immense utilité pour les contributeurs chevronnés, leur utilisation n’est pas intuitive.

Que peut alors faire un chercheur qui souhaiterait participer un peu à Wikipédia ?

Commencer par lire

De même que nous avons appris à rédiger des articles de recherche en les lisant, il n’est sans doute pas de meilleure introduction à ce que doit être un article que la lecture d’un « bon article » ou d’un « article de qualité », deux labels distinguant des articles répondant à un certain nombre de critères. Si on peut critiquer le formalisme de la procédure de labellisation, force est de constater que l’essentiel des articles promus font effectivement honneur à l’encyclopédie et surtout constituent un bon modèle à la fois sur le plan de l’organisation, du style et des outils techniques.

Je vous invite donc à aller parcourir la liste des articles, en trouver un qui vous intéresse (dans votre spécialité ou non, à ce stade ce n’est pas l’essentiel) et le lire avec attention dans l’idée d’un modèle plus que pour le contenu.

Écriture : le choix du sujet

Wikipédia dispose de nombreux moyens de circulation. En plus des hyperliens, il existe des catégories, visibles au bas des articles, ainsi que des portails, dont les palettes sont généralement elles aussi en bas des articles, ainsi que sur les pages de discussion (deuxième onglet en haut de la page).

En parcourant la liste des articles de la plupart des projets, une chose frappe : les articles de bonne tenue sont souvent consacrés à des sujets précis, tandis que les articles les plus généraux sont, au mieux, dans un état discutable. De fait, la rédaction des articles généraux constitue probablement un des problèmes les plus épineux de Wikipédia : c’est là que la qualité des sources est la plus variable (vous en connaissez, vous, de bons ouvrages de synthèse sur Qu’est-ce que l’économie ?) et que les règles du projet imposent de laisser une place à des sources que le chercheur moyen considèrera (à juste raison) comme inacceptables. Pour le contributeur débutant, il s’agit donc d’espaces à fuir.

Choisissez au contraire pour commencer un sujet pointu, bien délimité, pour lequel vous disposez d’une liste maniable d’ouvrages et d’articles, ou mieux, de deux ou trois revues de la littérature de bonne qualité : un chapitre de manuel, un Repères et une revue font parfaitement l’affaire.

Écriture : rédiger

Reste à créer l’article. La solution la plus simple à mon sens est de chercher l’article immédiatement plus général que celui qu’on envisage de créer (s’il n’existe pas déjà), insérer dans la rubrique « articles connexes » un lien vers l’article projeté, et en profiter pour recopier les catégories de l’article-père.

Arrivé à ce stade-là, la rédaction pose en général peu de problèmes : les synthèses sur lesquelles on s’appuie imposent peu ou prou la structure de l’article et on peut alors se familiariser avec l’introduction d’hyperliens ainsi qu’à l’usage des modèles.

Il est possible d’aller demander de l’aide aux contributeurs participant au projet concerné par l’article. Je ne suis pas sûr qu’il faille toujours commencer par là : présenter un article déjà un peu avancé me semble permettre une meilleure intégration qu’une déclaration d’intention, surtout quand on a commencé par prendre la peine de se familiariser avec l’encyclopédie.

Écriture : améliorer

Une alternative à la création d’article pour entrer sur Wikipédia est de dénicher un article sur un sujet qu’on connaît bien où le matériau serait déjà présent mais demandant une réorganisation assez importante ainsi que l’introduction des sources. Théorie des enchères constitue, au moment où j’écris ces lignes, l’exemple d’un tel article : énormément de contenu, tout un tas de références mais un manque criant de structuration, de synthèse des idées essentielles à destination du non-spécialiste et de développement des points plus précis en direction du spécialiste (par exemple le théorème d’équivalence des revenus).

Les contributeurs chevronnés auront remarqué que je propose de commencer par des entreprises de longue haleine. C’est que, il me semble, ces entreprises sont plus formatrices et aussi plus de nature à attirer rapidement l’attention et les respect des autres contributeurs que des corrections ponctuelles. Cela a aussi l’immense mérite, de mon point de vue, de tenir les débutants à l’égard des démoralisantes controverses de neutralité et autres guerres d’édition.

Pourquoi faire tout cela, d’ailleurs ?

Au fait, qu’est-ce qu’un chercheur a à gagner à faire cet effort ? À mon sens, le gain d’une contribution peut être considérable. Tôt ou tard en effet, un bon article ou un article de qualité (et il ne faut pas trop hésiter à se fixer cela comme objectif) va se retrouver en page d’accueil de Wikipédia. Cela signifie une exposition conséquente pour le domaine concerné (voir les statistiques de consultation pour l’article Histoire évolutive des lémuriformes, mis en lumière le 6 mars dernier), en-dehors du trafic provenant des recherches généralistes.

L’exercice constitue en outre un fin en soi : la discipline exigée par la rédaction d’articles sur Wikipédia m’a considérablement servi dans la rédaction de l’opuscule sur le prix unique du livre. Elle oblige aussi à balayer plus large que ce que couvre usuellement une revue de littérature, le cadre de l’encyclopédie obligeant à prendre en compte des éléments d’autres disciplines.

Enfin, inutile de se cacher derrière son petit doigt : l’utilisation d’un article ou d’un ouvrage comme référence pour un article (on parle de « source ») constitue une valorisation de l’ouvrage en question. Ce qui amène à une question : est-il légitime pour un chercheur de rédiger un article en s’appuyant sur ses propres travaux ? Je pense que oui, s’il s’agit effectivement déjà d’une synthèse et si d’autres sources sont également utilisées.

Ce billet étant déjà bien assez long, je parlerai un autre jour de la gestion des relations sociales.

Ce billet est repris du blog « Notes d’un économiste » tenu par Mathieu P. L’original et les commentaires sont disponibles ici. L’auteur a poursuivi sa réflexion dans un billet intitulé « Valoriser son temps de recherche sur Wikipédia ».

.

4 commentaires 03/06/2009

Des scientifiques très favorables à Wikipédia

Wikipédia est souvent présenté comme un projet d’amateurs peu enclins à travailler avec des experts. Pourtant, il y a quelques jours nous vous avons fait part des premiers résultats de l’enquête qui tendent à montrer que les contributeurs à Wikipédia sont eux-même des experts.

Il y a quelques années, le projet Citizendium fut lancé par le co-fondateur de Wikipédia, Larry Sanger, afin de revaloriser la place des experts dans la rédaction collaborative d’une encyclopédie. Il écrit, à propos de Wikipédia, dans un des essais fondateurs de Citizendium :

Cette communauté dysfonctionnelle est extrêmement peu engageante pour certains des contributeurs ayant le plus de valeur potentielle, à savoir les académiques.

Ces avis subjectifs retranscris dans des essais se trouvent pourtant confrontés coup sur coup à deux études traitant des relations entre les scientifiques et Wikipédia. La première étude est un sondage lancé par Wikimedia Foundation dans le but de savoir si la communauté scientifique serait favorable à des actions d’incitation à participer à Wikipédia. La seconde est une étude (conduite par l’institut de recherche STATS, l’université George Mason et the Society of Toxicology (SOT)) sur le sentiment d’experts en chimie vis à vis des médias en général.

Dans les deux cas, le sentiment des scientifiques vis à vis de Wikipédia semble être bien loin de la défiance si souvent évoquée par ses détracteurs. Dans la première étude, 91% des scientifiques sondés sont favorables à Wikipédia. Dans la seconde, 45% des experts jugent que Wikipédia présente bien leur domaine, alors que ce pourcentage tombe à 15% pour les médias généralistes.

Voici la traduction du communiqué de la Wikimedia Foundation retranscrivant quelques résultats du premier sondage ainsi que la traduction d’un billet d’Andrew Lih évoquant tout l’intérêt de la seconde étude.

La communauté académique donne ses impressions sur Wikipédia

Erik Möller, Directeur Adjoint de la Wikimedia Foundation

En février, la Wikimeda Foundation lança un sondage avec le support de la Public Library of Science (PLoS, « bibliothèque publique de la science » en francais, NdT) afin d’explorer les dispositions et les croyances de la’ communauté scientifique « libre accès » (Open access en anglais, NdT), à l’égard de Wikipédia. Le mouvement de libre accès promeut la libre dissémination de la connaissance scientifique. PLoS et d’autres journaux scientifiques en libre accès, publient des articles scientifiques sous des licences Creative Commons permissives qui autorisent quiconque à télécharger et à réutiliser leur contenu. L’article de Wikipédia sur le « libre accès », qui pourrait lui-même être amélioré, rentre plus dans les détails.

Chez Wikimédia, nous pensons depuis un moment à des manières de travailler directement avec les scientifiques et les journaux en libre accès. Bien que des scientifiques contribuent déjà à Wikipédia dune manière auto-organisée (un exemple étant le Gene Wiki effort), nous n’avons jamais mené un effort systématique de grande ampleur pour les inviter à participer. Notre sondage exploratoire indique qu’une telle invitation serait accueillie à bras ouverts.

Disposition des scientifiques en faveur du libre accès vis à vis de Wikipédia, en février 2009

Disposition des scientifiques en faveur du libre accès vis à vis de Wikipédia, en février 2009

Le sondage a été publié sur le site web, le blog, le bulletin et le flux twitter de PLoS, et le lien vers le sondage fut également plus largement transmis, notamment dans le bulletin sur le libre accès de Peter Suber. 1 743 intervenants volontaires ont participé au sondage. Parmi eux, 223 s’identifient comme des auteurs dans les revues de PLoS. Ce sous-ensemble d’auteurs ne diffère pas particulièrement des réponses générales. D’une manière générale, les participants expriment une opinion très favorable (58,98%) et plutôt favorable (32,19%) à propos de Wikipédia, et 87,73% indiquent qu’ils utilisent Wikipédia fréquemment ou occasionnellement lors de leur activité professionnelle.

71,03% des participants soutiennent l’idée d’avoir des hyperliens depuis des publications en libre accès vers Wikipédia, et 91,51% soutiennent les liens de Wikipédia vers des publications en libre accès. 67,93% des participants indiquent soutenir un effort général pour inviter les scientifiques à devenir des contributeurs à Wikipédia, et 24,73% indiquent soutenir des expériences limitées. 81,82% ont répondu qu’ils participeraient à un tel effort pour améliorer Wikipédia, avec approximativement la moitié des participants indiquant qu’ils le feraient uniquement à titre professionnel.

Bien que le sondage ne soit aucunement scientifique (en dépit du sujet étudié, il n’était pas prévu de l’être), il indique que les efforts pour encourager plus de scientifiques à contribuer à Wikipédia seraient accueillis avec enthousiasme et soutien, particulièrement dans la communauté académique du libre accès. Nous avons eu quelques conversations initiales spécifiquement avec la Public Library of Science, et nous attendons avec impatience de les continuer, en gardant spécifiquement un œil sur des approches évolutives de collaborations futures.

Plus d’information :

Billet « Scholarly community gives feedback regarding Wikipedia » par Erik Moeller publié le 27 avril 2009 sur le blog de la Wikimedia Foundation. Texte sous licence CC-BY-SA 3.0 traduit de l’anglais par Johann Dréo.

Wikipédia l’emporte sur les médias papier ?

Andrew Lih, journaliste et spécialiste de Wikipédia

« Les scientifiques ont plus foi en Wikipédia qu’en les médias nationaux imprimés »

C’est l’une des conclusions d’un récent sondage d’environ 1 000 toxicologues quand ils furent interrogés sur la manière dont les médias d’information couvraient leur spécialité : la présentation au public des risques chimiques. (Le sondage fut conduit par l’institut STATS, le Center for Health and Risk Communication à l’université George Mason, et la société de toxicologie).

Étant donné la fréquente plainte sur le fait que Wikipédia dédaigne les « experts », et que l’information est produite par les gens « de la rue », les résultats sont fascinants quand on regarde les chiffres pour d’autres médias d’information professionnels et « traditionnels ». Le résumé du rapport indique :

WebMD et Wikipédia sont vus comme significativement plus exacts dans leur manière de présenter les risques chimiques qu’aucune autre source médiatique.

  • 56% affirment que WebMD présente correctement (accurately portray, NdT) les risques chimiques.
  • 45 % affirment que Wikipédia présente correctement les risques chimiques.
  • Par contre, pas plus de 15 % n’affirment que les principaux journaux nationaux, magazines d’information et réseaux de télévisions présentent correctement les risques chimiques.
  • Plus de 80% affirment que les principaux journaux nationaux, magazines d’information et réseaux de télévisions surestiment les risques chimiques.

[…]

… seuls 15 % décrivent la couverture semblable dans les médias nationaux imprimés (c’est à dire le New York Times, le Washington Post et le Wall Street Journal) comme correcte. Cette tendance perd 6 % pour USA Today et 5 % pour les réseaux d’informations généraux.

À la conférence de presse, au club de presse national [américain], pour la sortie des résultats préliminaires de l’étude, le Dr. S. Robert Lichter, qui a dirigé le sondage, décrivit la conclusion sur Wikipédia comme une accusation envers les médias traditionnels — « il est troublant que l’homme de la rue puisse apparemment faire un meilleur travail que les médias ».

Avis dexperts sur la présentation des risques chimiques par les médias, étude STATS, mai 2009. La figure de gauche présente les médias selon leur score sur une échelle allant de 1 (risque très sous-estimé) à 5 (risque très sur-estimé). Les organismes indiqués en gris italique ne sont pas des médias mais ceux dont les scores sont les plus extrêmes. La figure de droite présente la répartition des réponses des experts dans le cas de Wikipédia.

Avis d'experts sur la présentation des risques chimiques par les médias, étude STATS, mai 2009. La figure de gauche présente les médias selon leur score sur une échelle allant de 1 (risque très sous-estimé) à 5 (risque très sur-estimé). Les organismes indiqués en gris italique ne sont pas des médias mais ceux dont les scores sont les plus extrêmes. La figure de droite présente la répartition des réponses des experts dans le cas de Wikipédia.

Je suis en désaccord avec le fait que Wikipédia est simplement le produit de n’importe quelle personne « de la rue », mais c’est un réel tournant dans ce que nous considérons comme faisant autorité et comment une information fiable peut être produite.

Même le meilleur score, WebMD, n’emporte l’approbation que d’une moitié des toxicologues interrogés, ce qui est déjà suffisamment surprenant en soi. Mon commentaire (note : non payé, non rémunéré) tel qu’il apparait dans le rapport :

« Cela me rappelle l’étude de Nature [lien] qui fût menée en décembre 2005, où ils constatèrent qu’en moyenne, Britannica avait 3 erreurs par article, et Wikipédia avait 4 erreurs » affirme Lih par email, « c’est surprenant car Wikipédia a fait bien mieux que prévu, étant donné son processus de travail inconnu et Britannica a fait bien pire. Les gens présumaient un certain niveau d’exactitude du fait de la réputation de Britannica, et elle fut abattu de ce piédestal. Pour moi les résultats de WebMD et de Wikipédia sont ici similaires — ils sont bien plus proches que ce qu’on aurait attendu. Wikipédia faisant mieux, WebMD moins bien. »

Mais peut-être que la partie la plus intéressante n’est pas WebMD, mais que les quotidiens professionnels déçoivent autant les experts. Cela semble renforcer le vieil adage : « Les journalistes font un assez bon travail pour couvrir les choses, excepté sur les sujets où vous vous y connaissez ».

Le commentaire d’Alissa Quart, contributrice au Columbia Journalism Review, est perspicace à propos des raisons pour lesquelles l’approche des médias traditionnels (communiquant sur la science tel un conteur pour les masses) est peut-être systématiquement défectueuse :

« Les journalistes tombent dans la scénarisation, parce que c’est ainsi que nous écrivons. Il y a trois narrations, que nous utilisons, qui peuvent nous rendre formidables mais aussi nous attirer des ennuis — une narration pour plaire à nos rédacteurs en chef, une pour plaire à nos lecteurs, et une qui se penche sur nos sources, car nous nous identifions à elles. Les contributeurs à WebMD et à Wikipédia sont déconnectés de la plupart de ces narrations — peut-être qu’ils essayent de plaire à certains lecteurs, mais ils ne sont pas “le lecteur”. Leur modèle de savoir ne demande pas d’histoires, ou de sentiment, ou de personnage. »

C’est une très bonne observation qui s’emboîte bien avec mes vues sur le rôle des relations publiques et la dangereuse narration des médias conduisant les reportages scientifiques. Quart et moi sommes arrivés à la même conclusion :

En résumé, l’argumentation l’emporte sur l’esthétique. Lih, un ingénieur de formation, est d’accord. Le conflit des narrations « informe également sur les motivations, en ce que la presse traditionnelle sera conduite par les rapports, les relations publiques les encouragent, ainsi que le marché et le désir des rédacteurs en chef (d’une manière hiérarchique) pour demander aux reporters de trouver une histoire au sein des dernières recherches, même si dans le plus large contexte du domaine, cela ne justifie pas tant d’attention. En ce sens, les motivations de Wikipédia sont différentes, en ce que la « foule » aide à modérer et même atténue le type de « nouveautisme » qui est si omniprésent dans la couverture des informations. »

Le résumé complet peut être trouvé sur le site Stats.org, ou vous pouvez consulter le PDF complet.

Billet « Wikipedia trumps print media » publié par Andrew Lih le 22 mai 2009 sur son blog personnel. Traduit de l’anglais par Johann Dréo.