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un commentaire 01/07/2014

Wikipédia à l’université : quand les étudiants deviennent contributeurs

(Ce billet est un retour d’expérience rédigé par Sylvain Léauthier, webmaster éditorial & chargé des réseaux sociaux à l’Université Catholique de Lyon, et coordinateur du projet pédagogique avec le Musée des Beaux-Arts de Lyon. Il a été initialement publié sur son blog personnel et repris avec autorisation)

Certains enseignants disent que « les étudiants utilisent trop wikipédia » ; mais si on cherchait plutôt à faire en sorte qu’ils l’utilisent mieux ?
Et pour apprendre à mieux l’utiliser, quoi de mieux qu’apprendre aux étudiants à devenir contributeurs ?
Tel est le pari initié cette année par la licence de lettres modernes de l’Université Catholique de Lyon, en partenariat avec le Musée des beaux-arts de Lyon et Wikimédia France.
Objectif : faire que les étudiants en première année de licence lettres modernes écrivent les articles de 22 œuvres sélectionnées conjointement avec le musée.
Au menu : beaucoup de peintures (Jordaens, Delacroix, Janmot…), un peu de sculpture et une pincée de céramique.
Retour d’expérience.

Du temps…et des encadrants

Premier point qui m’a semblé essentiel : il a fallu du temps, et un certain nombre d’acteurs pour mener à bien ce projet.
Du temps d’abord pour organiser le projet, car entre les premières réunions avec les responsables du musée et la mise en ligne des articles la semaine dernière, il s’est écoulé un an et demi.
Du temps également pour les étudiants, afin qu’ils puissent mener à bien les différentes étapes du projet :

  • faire les recherches bibliographiques au Musée (et au dehors)
  • rédiger un dossier sur l’œuvre
  • apprendre l’utilisation de Wikipédia (3h de TD) et intégrer la synthèse de leur dossier sur les brouillons wikipédia (3h de TD + travail “à la maison”).

Ici, le fait de travailler en amont sur le fond (dossier) avant de commencer à travailler sur wikipédia est à mon avis essentiel.
Toutes ces phases étaient encadrées par différents acteurs : conservateurs du musée et un enseignant en histoire de l’art pour la recherche bibliographique et la validation du contenu, wikipédiens, webmaster du musée et moi-même pour l’intégration du contenu (textes et photos) sur wikipédia.
Il faut aussi souligner que les étudiants ont été évalués sur leur dossier et sur leur article wikipédia (deux notes indépendantes).
À l’heure où les “dispositifs éclairs” de médiation culturelle sont à la mode (Muséomix), cette expérience montre qu’il faut parfois du temps pour aboutir à des réalisations satisfaisantes.

Apprendre wikipédia : style et syntaxe

J’ai donc pris en charge les étudiants à un stade où ils avaient déjà rédigé leur dossier, références bibliographiques y compris.
Après une présentation de wikipédia (1 heure), les étudiants ont très rapidement débuté la contribution via notre page projet, après s’être crée un compte (un compte par étudiant).
Sur le style, il a fallu orienter les étudiants afin qu’ils adoptent un ton factuel, non littéraire (ce qui peut être difficile pour des étudiants en lettres modernes) et non scolaire (éviter les tournures comme “Nous avons choisi ce sujet car…”)
Sur la syntaxe, cela fut un peu plus long car elle nécessite un apprentissage : certains étudiants ont trouvé cette syntaxe complexe, d’autres non ; nous avions eu la chance, grâce aux wikipédiens locaux, d’avoir à disposition le guide de contribution en version papier, support qui a bien aidé les étudiants.

En fournissant une sélection de ressources clés, j’ai insisté sur une démarche empirique, en leur recommandant de regarder le code des autres articles d’œuvres et en s’exerçant.
Les étudiants ont ainsi rapidement compris le fonctionnement des sections, liens internes, infobox et portails, ce fut plus difficile pour les citations.
Les photos des œuvres ont été upoladées par Stéphane Degroisse, webmestre et chargé des nouveaux médias, et les wikipédiens, notamment pour des raisons de droit d’auteur.

La syntaxe wikipédia, frein ou exhausteur de motivation ?

Par choix pédagogique mais également parce que l’éditeur WYSIWYG (bouton “modifier”) n’était pas encore activé sur les pages projets que nous utilisions, les étudiants ont contribué avec l’éditeur source (bouton “modifier le code”), ce qui supposait l’apprentissage de la fameuse syntaxe wikipédia.
Même si ce mode de contribution peut être un frein pour des contributeurs occasionnels, car cela nécessite un savoir-faire supplémentaire à acquérir, j’ai au contraire trouvé intéressant de faire apprendre aux étudiants les rudiments de cette syntaxe.
D’abord dans le but d’apprendre un nouveau langage, mais aussi pour des raisons de motivation : les développeurs et intégrateurs le savent bien : il y a un aspect tout à fait grisant à travailler sur une interface que seul le créateur voit et connaît puis, d’un seul coup, voir le résultat que le public verra. Ce passage de l’atelier à la scène (ou à la salle d’exposition), de la maquette à l’objet est sans doute une source motivationnelle supplémentaire.

Chercher le sens, et non l’erreur

Certaines personnes font parfois remarquer qu’il y a des fautes dans certains articles wikipédia.
Mais plutôt que de dénoncer les erreurs (il y a sans doute une part de snobisme à dire que l’on trouve des fautes sur un support devenu une référence), et si on les corrigeait ?
Il est sans doute nécessaire aussi de relativiser l’importance des erreurs : à l’heure du fact-checking et de l’omniprésence (qui devient croyance ?) de la “data”, on oublie souvent que le sens est parfois plus important que des données.
J’avais particulièrement apprécié la remarque de Rémi Mathis, président de Wikimédia France, à ce sujet, dans une interview accordée à Lyoncapitale (1) :

Une erreur ne veut tout simplement rien dire. Dans les articles de sciences humaines ou historiques, vous pouvez avoir des sujets qui sont complètement nuls et n’avoir aucune erreur factuelle. Alors que des articles qui posent les bons enjeux, mais qui vous disent que tel événement s’est passé en 1611 et non pas en 1612, c’est une erreur, mais on s’en fiche. Ce qui est important, c’est le déroulé, le sens.

Cette idée s’est confirmée dans ce projet : c’est l’analyse d’une œuvre, la description de son contexte de création et la qualité des sources qui font la qualité d’un article ; les coquilles, erreurs d’orthographe n’altéreront pas le sens de l’article et seront d’ailleurs rapidement corrigés par un(e) wikipédien(ne).

Évaluer le contenu plutôt que l’auteur

En parlant avec lui de notre projet, un enseignant me demandait si les articles publiés porteraient la mention qu’ils ont été créés dans un cadre universitaire.
Une question qui soulève un point central du fonctionnement de l’encyclopédie collaborative : contrairement aux encyclopédies traditionnelles et aux publications universitaires dans lesquelles l’auteur ou le support font la crédibilité du contenu, c’est au contraire la somme des contributions qui fait la qualité d’un article sur wikipédia.
Je trouve très intéressant d’apprendre aux étudiants que la crédibilité d’un contenu n’existe pas par défaut et qu’elle n’est pas binaire (l’idée qu’il y a des experts et des amateurs, de bons auteurs et de mauvais, des supports de références et des médiocres) mais qu’elle est plus subtile (un expert peut rédiger de bons et de mauvais articles, sur un même support peuvent co-exister des contenus plus ou moins qualitatifs, un même article peut avoir des contenus de qualité variables) et que l’enjeu (sur wikipédia mais comme sur toute ressource qu’elle soit en ligne ou non, participative ou non) est bien d’acquérir la capacité à évaluer, pour chaque contenu, sa qualité.
Sur wikipédia, l’historique des contributions d’un article, sa bibliographie et ses sources constituent des indicateurs intéressants.

L’étudiant contributeur : médiateur, chercheur ?

Les travaux d’étudiants ne sont généralement lus que par une seule personne : l’enseignant correcteur. Dans cette expérience, leurs travaux seront lus par un très grand nombre de personnes, et certainement sur une longue période.
Cette responsabilité, permise par l’audience de wikipédia, est évidemment une source de motivation essentielle pour les étudiants (la “perception de valeur” décrite par Rolland Viau (2) ).
Pour autant, elle n’est pas non plus anxiogène et bloquante pour les étudiants comme pour les encadrants, car les articles sont modifiables à tout moment.
En faisant sortir le travail de l’étudiant du cadre du cours et du périmètre de l’université, l’étudiant devient un agent de médiation (culturelle, dans ce projet), avec peut-être également une posture de chercheur, puisque l’étudiant a créé et publié de la connaissance, même si celle-ci est souvent la synthèse d’autres publications.

Contribuer à wikipédia : un don de soi ?

La dimension du don est donc également présente dans l’action de publier son travail sur wikipédia, puisque l’ensemble de son contenu est sous licence libre.
Cette notion de désappropriation du travail effectué est à mon avis très intéressante.
La notion de partage, si souvent galvaudée sur les réseaux sociaux, prend ici tout son sens.
J’ai d’ailleurs remarqué que tous les acteurs du projet se remerciaient à l’issue d’une rencontre : étudiants, wikipédiens, enseignants, conservateurs, webmestres…
Remercier l’autre est toujours un bon signe : cela signifie qu’on pense qu’il nous a aidé, qu’il nous a apporté.
Quand tout le monde se remercie, cela signifie sans doute que chaque acteur du projet a le sentiment d’avoir reçu quelque-chose.
J’en profite donc une nouvelle fois pour remercier tous les acteurs de ce beau projet.

Sylvain Léauthier

Voir la page du projet:

https://fr.wikipedia.org/wiki/Projet:Projet_Lettres_Modernes_UCLy_%26_Mus%C3%A9e_des_Beaux-Arts

Références

(1) Lyon capitale, Wikipédia n’est pas un encyclopédie, Interview de Remi Mathis, Président de Wikimedia France – 1er juin 2013
https://www.lyoncapitale.fr/Journal/France-monde/Actualite/Dossiers/Wikipedia-a-la-loupe/Wikipedia-n-est-pas-une-encyclopedie

(2) Conférence de Rolland Viau sur le motivation en octobre 2013 à l’université Catholique de Lyon.
http://www.youtube.com/watch?v=30h3q-jai9I

Ressources

Aucun commentaire 12/11/2013

Wikipédia au collège, retour sur le travail d’élèves de quatrième à Toulouse

Professeur documentaliste au collège Marengo à Toulouse, Sandrine Gandon-Rauch partage son expérience de Wikipédia dans le cadre d’un projet pédagogique avec sa collègue d’histoire et ses élèves de quatrième sur l’enrichissement des articles liés à l’urbanisme de Toulouse au XIXe siècle.

Encadrés par les professeurs d’histoire et le professeur documentaliste, les élèves de trois classes de quatrième ont contribué à enrichir Wikipédia. Le XIXe siècle étant au programme d’histoire en quatrième, et les articles sur l’urbanisme de Toulouse à cette époque étant assez succincts, nous avons retenu cette thématique : l’urbanisme de Toulouse au XIXe siècle. L’objectif était que les élèves, qui utilisent cet outil très souvent, s’en emparent pour l’enrichir, qu’ils participent à cette entreprise de partage des connaissances. Je note au moins deux avantages à cela : les rendre acteurs et auteurs au lieu d’être simple consommateurs ; et leur faire découvrir l'”envers du décor” d’un outil complexe, dont ils bénéficient très facilement, sans forcément mesurer ce qu’il suppose comme travail et exigences par rapport à la qualité des textes, à leurs références, aux discussions et travail en collaboration.

Que proposer à nos collègues ?

Nous avons précisé à nos collègues des différentes disciplines que les contributions des élèves, surtout en collège, devraient se limiter à des actions très simples : enrichir les fonds d’images en veillant au respect du droit d’auteur ou en allant prendre des photos eux-mêmes (pour les monuments, rues, musées, etc.) ; enrichir Wikiquote, le recueil de citations ; écrire un petit paragraphe sur un musée, un monument de Toulouse après avoir fait des recherches au collège ou dans les lieux mêmes ; donner des références, etc. Nos séances de travail se sont adaptées à ces objectifs.

Nos séances et progressions

En amont des recherches documentaires et du choix de la thématique, Carol Ann, de Wikimédia France, est intervenue auprès des classes de quatrième pour prendre en main et découvrir le fonctionnement de Wikipédia. Suite à cette présentation, nous avons préparé deux séances de recherches documentaires que j’encadrai. Les élèves ont également pu visiter les archives municipales de Toulouse dans le cadre d’une visite interactive et sur fac-similé de documents d’archives, avec des plans de la ville en relief. Nous nous sommes intéressés à l’évolution de la structure urbaine de Toulouse. La remise des travaux des élèves sur fichier texte a fait l’objet d’une séance où nous avons pu corriger les textes, suivi d’une séance de mise en ligne des travaux par les élèves. Pour conclure ce projet, une séance de présentation des travaux des élèves à la classe a eu lieu.

Pas à pas

Place des Carmes, Toulouse (1905)- Eugène Trutat - DP

Place des Carmes, Toulouse (1905)- Eugène Trutat – DP

L’étape de la recherche documentaire est délicate, voire fastidieuse, elle est à pondérer également avec la motivation des élèves selon les sujets à traiter. Pour exemple, quelques sujets que nous avons proposés : les percées haussmanniennesle marché des Carmes, le château d’eau, La halle aux grains, la grande crue de 1875, etc. En tout, ce sont vingt-cinq sujets que pouvaient traiter les élèves. Pour chaque sujet, nous disposions d’assez de ressources en ligne ou de documents accessibles en CDI (en plus des ressources déjà acquises aux Archives municipales) pour nourrir les recherches. La difficulté résida plutôt dans le choix de l’emplacement de la contribution au sein des articles, ainsi que l’évaluation de sa pertinence. Autre point, les sujets sur le jardin des plantes et la gare de Matabiau, qui demandaient d’enrichir les articles déjà conséquents, n’ont pas été bien traités. Par contre, lorsqu’il n’existait pas d’article ou juste une ébauche, les élèves, motivés par la création d’un article ou par la substantielle modification du contenu de l’article, ont mieux travaillé et le résultat s’en ressent. Par exemple, ceux sur la halle aux grains, Urbain Maguès ou sur le marché des Carmes sont plutôt réussis pour nous. La mise en ligne s’est bien passée. Les élèves étaient vraiment contents de voir en direct leurs contributions s’afficher sur l’écran. Pour la suite, les corrections et reprises des Wikipédiens furent précieuses. Les élèves ont ensuite présenté leur contribution à la classe, en parlant certes du contenu, mais aussi de leur manière de procéder, des retours des Wikipédiens, de ce qu’est devenue leur contribution grâce au travail de collaboration.

C’est reparti pour un tour

Ce travail riche et dynamisant pour les élèves ainsi que pour les enseignants se doit d’être poursuivi et amélioré :

Poursuivi sur le même thème en assurant le suivi des articles et en continuant à les corriger et à les enrichir. Poursuivi au sens où d’autres projets sont en cours, en sciences et en anglais. Notamment sur les tribus des Indiens d’Amérique, dont les articles en anglais sont très riches et peu développés en français. Nous souhaitons travailler pour cette année scolaire 2013-2014 sur la synthèse et le compte rendu d’articles anglais en français.

Amélioré au sens où nous serons plus attentifs désormais à la pertinence des contributions en amont, pour éviter les suppressions totales. Attentifs aussi à la qualité de l’orthographe (qui a menacé nombre de contributions, comme celle de l’église Saint-Aubin) et de la syntaxe. Nous serons plus exigeants sur les sources à apporter pour éviter les bandeaux comme celui de l’article Urbain Maguès, qui menace d’être supprimé puisqu’il n’a qu’une seule référence.

L’avantage de cette méthode, de cette organisation par collaboration discipline-documentation, est qu’elle implique la classe entière. Ce sont 90 élèves qui ont pu voir l’an dernier qu’il est possible et souhaitable pour tout un chacun, et chacun à son niveau et à sa manière, d’enrichir et de contribuer à cette entreprise de partage des connaissances qu’est Wikipédia. Même si la contribution fut pour certains fastidieuse, la majorité des expériences était positive et valorisante ; l’écoute et l’attention des Wikipédiens, fort motivante.

Sandrine Gandon-Rauch

 

 

 

Aucun commentaire 26/06/2013

Wikipédia au lycée Renoir de Nice

Enseignante en lettres au lycée Renoir de l’académie de Nice, Celia Guerrieri partage son expérience de Wikipédia dans le cadre d’un projet pédagogique avec ses élèves de seconde sur la création de l’article « Modernité en poésie ».

Le Vieux Nice − Photo Gilbert Bochenek - CC-By

Le Vieux Nice. Photo Gilbert Bochenek – CC-By

L’enseignant et Wikipédia, des relations sous tension

J’entends régulièrement les collègues pester contre Wikipédia, principalement en raison des flots de copier-coller dont les élèves nous inondent et du reproche quant à la fiabilité des contenus de l’encyclopédie. En ce qui me concerne, je serais bien embêtée sans Wikipédia. Quand je prépare un cours, j’ai une page Wikisource ouverte pour avoir les textes que je veux vérifier, et une page Wikipédia ouverte pour avoir les faits que je veux vérifier. Ma préparation en amont a bien entendu inclus des ouvrages papiers spécialisés, mais dans l’élaboration du cours proprement dit, ce savoir savant est déjà « digéré ». Par contre, j’ai toujours besoin d’un point de détail, que je peux ainsi consulter sans guère d’efforts.

La différence n’est-elle pas que l’enseignant fait un recours raisonné à Wikipédia, alors que l’élève imagine de fausses attentes et pense que recopier « quelque chose d’intelligent », peu importe qu’il le comprenne ou pas, lui rapportera une bonne note ? Cela ne relève-t-il pas du travail de l’enseignant que de montrer la différence entre le perroquet savant et l’élève qui va utiliser les savoirs donnés pour les transférer à une situation ou à une pensée personnelle ? Nous reprochons à Wikipédia ce qu’il faut reprocher aux élèves : le mauvais usage d’un outil. Devons-nous alors cacher cette Wikipédia que nous ne saurions voir, ou au contraire leur expliquer comment se servir de l’outil ? Et si l’enseignant prenait plutôt Wikipédia à bras-le-corps pour en faire un support pédagogique ? Si nous n’accompagnons pas nos élèves dans l’usage de ces savoirs pour qu’ils sachent s’en servir intelligemment, qui va le faire ? Cela ne relève-t-il pas de nos missions ? Je crois qu’il ne viendrait à l’idée de personne de nier l’importance d’apprendre à un élève de collège comment se servir d’un dictionnaire. Pourquoi ne le faisons-nous pas pour Wikipédia qui, avouons-le, est beaucoup plus employée que le dictionnaire ?

Ainsi, au-delà de toute démarche pédagogique, ma démarche était une démarche militante : faire de mes élèves non plus des consommateurs de contenus, mais de véritables citoyens numériques qui participent à l’élaboration d’un savoir accessible par tous.

En amont du projet

Tout est parti d’un constat : Wikipédia est sans nul doute la ressource la plus utilisée par les élèves. Or, cette utilisation va souvent de pair avec une très grande méconnaissance de l’outil : qui écrit les articles ? Sont-ils fiables ? Comment les réutiliser dans un travail scolaire ? Quels droits d’auteur existe-t-il pour ces articles ? Assez paradoxalement, les élèves croient fermement aux rumeurs « qu’il y a plein d’erreurs dans les articles de Wikipédia » alors qu’ils recopient aveuglément ce qui s’y trouve, ou bien préfèrent choisir le premier site indiqué par Google sans plus vérifier sa fiabilité.
De plus, la question du transfert et de la réutilisation des connaissances ainsi que de la recherche raisonnée sont des objectifs importants dans ma progression pédagogique. À cela s’ajoute le souhait de valoriser des compétences particulières à certains élèves : qualité d’expression, qualité de recherche, goût pour les activités numériques, goût pour le travail de la mise en page et la recherche esthétique de la forme écrite, etc.
Le projet entre donc dans une démarche pédagogique de différenciation, mais aussi d’éducation au numérique, voire d’initiation au travail de recherche scientifique.

Des objectifs bien définis

faire des recherches documentaires et en exploiter les résultats ;

  • comparer des textes, des documents ;
  • pratiquer l’écriture fonctionnelle et explicative ; évaluer une écriture fonctionnelle et explicative ;
  • utiliser des technologies numériques en rapport avec l’étude de la langue ;
  • développer et poursuivre les réflexions abordées lors de la séquence ;
  • mettre en œuvre les réflexions abordées lors de la séquence ;
  • réfléchir autour des enjeux du numérique, en particulier la question des droits d’auteur et la compréhension de la façon dont l’information est produite et diffusée ;
  • développer une pratique collaborative

Classe, période et moyens

Le projet a été réalisé avec une classe de seconde, sur l’heure d’accompagnement personnalisé hebdomadaire. Le groupe d’élèves participant était composé uniquement d’élèves volontaires qui ont travaillé sur sept séances afin que l’outil soit mieux pris en main. J’ai choisi de ne lancer ce projet qu’en fin d’année scolaire, ce qui m’a permis tout au long de l’année de poser des jalons sur la réflexion du copier-coller, du transfert des savoirs, etc.
Le projet a été réalisé avec Madame Moulon, professeur-documentaliste du lycée Renoir. Toutes les ressources du centres de documentation et d’information (C.D.I.) ont été mises à contribution : documents papiers pour la recherche, ordinateurs pour les recherches et la production, espace de travail pour coordonner les activités des élèves. La communication avec des « Wikipédiens » chevronnés a été essentielle pour fournir de l’aide aux élèves, mais aussi pour les guider dans leur travail et leurs réflexions.

Déroulement des séances

Chaque séance était construite sur le même format :

  • les élèves font part de ce qu’ils ont réalisé via la page historique de l’article pour suivre les dernières modifications ;
  • distribution des nouvelles tâches pour chacun : recherche de sources ; rédaction des informations ; vérification de l’orthographe, la grammaire et la syntaxe ; rédaction dans la syntaxe Wikipédia ; travail de sourçage ; travail de modification en suivant les conseils laissés par la communauté wikipédienne ;
  • échanges du groupe sur les difficultés rencontrées, sur les prochains objectifs à atteindre.

Séance 1 : présentation du projet
Après une brève présentation du projet, les élèves étaient invités à poser des questions sur le fonctionnement de Wikipédia directement aux Wikipédiens présents sur Twitter. L’échange est visible sur cette page : http://storify.com/Celia_Guerrieri/projet-wikipedia-seance-1. À l’issue de cette première séance, cinq élèves se sont portés volontaires pour participer au projet.

Extrait des échanges sur Twitter entre les élèves et des Wikipédiens

Extrait des échanges sur Twitter entre les élèves et des Wikipédiens

 

Séance 2 : premiers pas
Les élèves ont créé un compte sur Wikipédia, ont présenté le projet sur le Bistro de Wikipédia et poursuivi leur découverte des différents espaces et de la syntaxe wiki. Cela a été suivi d’un entraînement à cette syntaxe particulière de Wikipédia sur un espace de brouillon. Le compte étant commun, les élèves vont donc commencer à devoir travailler ensemble.

Séance 3 : de plus en plus curieux ! s’écria Alice
J’ai proposé aux élèves de sélectionner la page de leur choix et d’effectuer des modifications : soit orthographiques ou syntaxiques, soit des ajouts d’information.
Un élève, plein de confiance en lui, se dirige vers la page sur la Seconde Guerre mondiale. Il en est vite reparti en constatant qu’il n’avait rien de plus à y ajouter. Il s’est à la place orienté vers Dragon Ball Z où il a pu faire un ajout et argumenter de cet ajout. L’objectif de cette activité était de leur faire prendre conscience que Wikipédia, en tant qu’entreprise collaborative, attend une argumentation justifiant de chaque modification. De plus, l’activité leur a permis de prendre conscience de la masse d’informations qui se trouvent déjà dans Wikipédia et de leur fiabilité.

Séance 4 : lancement de la page (ou pas)
J’ai réparti les élèves en deux équipes : une qui s’occupe de créer la page « Modernité en poésie » (l’équipe codeurs), une autre qui commence à débroussailler la bibliographie. L’une des premières étapes était de créer un bandeau indiquant le travail en cours dans le cadre d’un projet pédagogique.

Séances 5 et 6 : à petits pas
Après une première création de page, qui a vite été supprimée par un administrateur car sans contenu, la rédaction de l’article se poursuit petit à petit.

séance 7 : What a wonderful dream it had been
La dernière heure du projet doit permettre aux élèves de boucler ensemble chacune des quatre parties que les élèves ont envisagées. Non seulement ils sont complètement dans une démarche collaborative, mais ils prennent un vrai plaisir à travailler ensemble. Je n’interviens plus que pour sélectionner les passages pertinents d’un ouvrage long ou lorsqu’ils me demandent mon avis sur une tournure de phrase ou pour évaluer la synthèse qu’ils font d’un extrait. La séance se prolonge en classe entière. J’annonce aux élèves que la séance sera consacrée à une étude autour de la modernité en poésie en nous appuyant sur la page Wikipédia réalisée par les volontaires. Ils ont expliqué à leurs camarades non seulement comment ils ont travaillé, mais aussi ce qu’est la modernité en poésie. Chacun d’entre eux peut dire quelque chose de pertinent sur le sujet.

Bilan

du côté des élèves

La page elle-même ne présente finalement que peu de contenu, mais la séance en classe a montré que chaque élément était parfaitement compris, acquis et qu’ils étaient capables de le restituer. La difficulté principale était l’acquisition et l’appropriation d’une notion à la fois nouvelle et complexe pour des élèves de seconde. Si, en tant qu’enseignante, je suis très satisfaite du résultat dans ce domaine-là, je ne peux pas occulter le fait que cela a été chronophage pour les élèves. Je considère toutefois qu’il est bien plus intéressant de leur proposer de produire une page sur un sujet qu’ils ne connaissent pas encore : cela a attisé leur curiosité intellectuelle. Sur les savoir-faire, Les élèves ont appris à synthétiser un extrait de document ; à le sourcer correctement ; à écrire une bibliographie ; à comparer des résultats de recherche pour en tirer une synthèse pertinente ; à produire un écrit fonctionnel et explicatif en collaboration et en suivant une problématique ; à utiliser la syntaxe de Wikipédia. De ce point de vue, le bilan est plus que positif. Ces éléments, pour certains fondamentaux pour l’exercice de la dissertation, me semblent révéler à quel point un tel projet serait un atout en aval de la préparation à cet exercice en classe de seconde. De plus, les élèves se sont appropriés le projet et l’ont particulièrement apprécié, comme en a témoigné leur présence constante. La valorisation à travers la séance en classe leur a permis de ressentir de la fierté face aux regards impressionnés de leurs camarades, et je les ai régulièrement entendu dire qu’ils trouvaient formidable d’être les initiateurs de cette page, qui serait prolongée après eux.

Article Modernité en poésie, créé par les élèves. Version du 25/06/2013

Article Modernité en poésie, créé par les élèves. Version du 25/06/2013

du côté des Wikipédiens
La collaboration avec les Wikipédiens, que cela soit par l’intermédiaire de la page de discussion, du Bistro, ou sur un réseau social, a été précieuse. Leurs conseils étaient avisés et ils m’ont apporté une aide fondamentale, souvent immédiate, dont je les remercie chaleureusement.
Je crois que l’intention du projet a été appréciée par la communauté de Wikipédia. Toutefois, il faut reconnaître que le résultat n’est pas à la hauteur d’une page « finie », ou produite par un utilisateur expert du sujet.

du côté de l’enseignante
Le résultat produit, fruit de nombreuses heures d’effort, me semble au-delà des attentes que l’on peut avoir envers un élève de seconde, qui plus est sur une notion complexe qu’il ne connaît pas à l’origine. L’importance du travail de synthétisation et de sourçage est un travail essentiel en lettres, que l’on retrouve dans d’autres matières, mais aussi à l’occasion des T.P.E. (travaux personnels encadrés). Or, le projet a véritablement permis aux élèves de prendre conscience de cela et de le pratiquer. Les élèves savaient que le regard bienveillant des Wikipédiens n’était pas loin, et cela les a poussé à respecter autant que possible la charte de l’encyclopédie concernant la synthétisation et le sourçage. Ils ont, là encore, produit un travail de qualité selon moi. Les incidences pédagogiques d’un tel projet sont importantes dans le cadre disciplinaire des lettres, mais elles le dépassent, sans le moindre doute. La dimension collaborative a été très importante lors de ce projet, que cela soit entre les élèves, avec moi ou avec les Wikipédiens. Je considère ce projet comme réussi, et les erreurs et difficultés rencontrées ont été riches d’enseignement : elles ne seront pas reproduites la prochaine fois que je reconduirai ce projet.

Sur les difficultés
La première difficulté a été dans l’élaboration du projet elle-même. Il n’a pas été simple de passer d’une envie pédagogique qui ressemblait fort à un caprice (« Je veux faire un projet Wikipédia ! ») à une mise en œuvre cohérente.
Avec le recul, je considère aussi avoir fait une erreur de « débutante ». Au lieu d’avoir posé en premier les aspects pédagogiques, puis choisi l’outil le plus approprié, j’ai d’abord choisi l’outil. Néanmoins, la richesse pédagogique du projet m’est, pourrions-nous dire, violemment apparue au fur et à mesure, et il s’agit certainement d’un enrichissement pour une reconduite.
Il m’a été nécessaire d’avoir une connaissance au moins sommaire du fonctionnement de l’encyclopédie collaborative pour pouvoir anticiper les difficultés pratiques et pédagogiques et donc envisager la progression. Or, je n’ai pu acquérir cette connaissance que par moi-même : l’enseignant qui souhaiterait se lancer dans un tel projet, s’il ne connaissait pas Wikipédia, devrait accepter qu’il lui faudra se former lui-même, même si la communauté de Wikipédia est d’une aide et d’une disponibilité précieuses.
De cela a découlé une deuxième difficulté car le fonctionnement de Wikipédia repose sur un ensemble de règles strictes (je pense en particulier à celle du sourçage et à celle des critères de pertinence des articles). Si la progression dans le projet initial semblait simple une fois fixée, le cadre temporel d’une heure devenait un obstacle, le sourçage devait s’appuyer sur des ouvrages d’un niveau parfois trop élevé pour les élèves et qui nécessitaient de ma part une « prélecture » pour leur en pointer les passages pertinents et les expliquer, etc. Un tel projet me semble nécessiter deux heures d’affilée.
La troisième difficulté a été mienne. Alors que je croyais avoir l’humilité nécessaire et avoir effectué une véritable transition vers une position « d’enseignant-médiateur », j’ai réalisé que c’était encore une transition inaboutie, accomplie pour certaines activités, mais pas pour toutes. La délégation nécessaire de l’aide apportée à un parrain wikipédien a été un moment important où j’ai dû « lâcher prise ». C’est donc ma position d’enseignante qu’il a fallu réinterroger en cours de projet : je pouvais « lâcher prise » totalement sur certaines activités, mais fondamentalement, je « m’accrochais » encore.
La quatrième difficulté était plus d’ordre pratique. La page était une ébauche, abordant le sujet, afin qu’elle puisse être complétée plus tard. Bien souvent, les ouvrages plus généralistes suffisaient. Mais parfois le fonds papier du C.D.I. m’a semblé insuffisant. L’obstacle a été surmonté en apportant certains des ouvrages que je possède. Deux remédiations me semblent possibles : enrichir le fonds du C.D.I. au préalable, en partenariat avec le professeur-documentaliste ; ou choisir un sujet moins spécialisé.

Une reconduction du projet ?

Il s’agit sans le moindre doute d’un projet que je répéterai. Néanmoins, j’essaierai autant que possible d’y apporter des modifications, pour la plupart tirées des difficultés rencontrées. Le professeur-documentaliste pense soumettre le projet pour qu’il soit reconduit comme projet d’accompagnement personnalisé l’année prochaine.
Je souhaitais donner la plus grande visibilité possible au bilan de mon projet : si d’autres bilans de projets identiques ont existé avant le mien, je n’y ai pas encore eu accès alors que j’en aurais bien eu besoin ; j’aimerais que les enseignants qui souhaitent se lancer puissent bénéficier de mon expérience.

Lire le bilan complet : http://rencontres.wikimedia.fr/wikipedia-au-lycee-renoir/

Celia Guerrieri

un commentaire 20/06/2013

Du puits de science au passeur de science, enseigner avec Wikipédia

Ce billet présente l’expérience de Lionel Barbe, maître de conférences, ayant piloté un atelier en Master I CRDM (communication rédactionnelle et multimédia) à l’université Paris Ouest Nanterre, consistant à contribuer à Wikipédia tout en enrichissant ses propres connaissances.

Lionel Barbe, Journée Wikipédia et la science à l'ISCC. Photo F. Lamiot - CC-By-SA

Lionel Barbe, Journée Wikipédia et la science à l'ISCC. Photo F. Lamiot - CC-By-SA

La tâche paraissait ardue : utiliser Wikipédia comme un outil de transmission de connaissances en pilotant un atelier collaboratif visant à enrichir l’encyclopédie libre dans des domaines prédéfinis. Difficultés supplémentaires, les 55 étudiants de la promotion ne pouvaient rentrer en salle informatique que par demi-groupes et nous ne disposions que de six séances de trois heures pour mener à bien le projet. Il fallait également trouver un système de notation équitable en considérant la diversité potentielle des tâches à accomplir : création et enrichissement d’articles, corrections diverses, éditorialisation, traductions, ajouts bibliographiques et webographiques, ajout d’images…

Le projet était bâti sur une idée sous-jacente : transformer le rôle traditionnel de l’enseignant, diffuseur vertical d’une connaissance incontestable, en un rôle de passeur, pour permettre aux étudiants d’acquérir une démarche proactive leur permettant d’évaluer eux-mêmes les ressources pertinentes, tout en améliorant de façon substantielle le capital connaissance disponible. Acquérir et enrichir dans un même élan.

Objectif pédagogique

Favoriser la créativité des étudiants et susciter leur motivation en leur donnant la plus grande liberté possible dans leur démarche d’apprenants des outils nécessaires à l’accomplissement de leur mission.

Il s’agissait donc de réorienter le rôle de l’enseignant : orienter, mais pas diriger, donner un avis circonstancié, mais sans imposer. Un enseignant qui n’apprend pas des connaissances particulières, mais plutôt qui suscite une démarche générale d’acquisition de connaissances. Apprendre à apprendre.

Méthodologie et démarche du projet

La première démarche est de créer un espace général de coordination sur la Wikiversité francophone. Cette page contient cinq rubriques essentielles. La première rubrique est une liste contenant une dizaine de liens vers des pages importantes de Wikipédia dont la connaissance est nécessaire avant de commencer à contribuer et auxquels on peut se référer régulièrement tout au long du projet. Il s’agit par exemple de la page expliquant la syntaxe Wiki, de celle présentant la charte du contributeur en sciences, des cinq piliers de Wikipédia, etc… La deuxième rubrique indique la démarche permettant de créer un compte sur Wikipédia et demande aux étudiants de préciser leur rattachement à un projet universitaire coordonné avec Wikimédia France, plus un lien vers la page utilisateur de l’enseignant responsable du projet. La création et l’édition de la page utilisateur constitue un premier exercice pratique de familiarisation avec l’édition wiki. Les troisième et quatrième rubriques sont des tableaux. Le premier indique la concordance entre les pseudos utilisés sur Wikipédia et le nom de chaque étudiant avec des liens vers chaque page utilisateur. Le second contient une suggestion de pages à créer/améliorer avec une rubrique « état d’avancement ». Si le premier tableau est vide au départ, excepté le pseudo et le nom de l’enseignant, le second contient une vingtaine de suggestions d’articles. La cinquième et dernière rubrique, vide elle aussi, indique les champs que chaque étudiant devra remplir à la fin du projet dans une section individuelle qu’il aura créée et présentant le travail accompli.

Point important : ces cinq rubriques, comme l’ensemble de la page, seront améliorées au fur et à mesure par les étudiants, l’enseignant n’intervenant quasiment plus sur la page.
Une fois que les étudiants ont pris connaissance de la page Wikiversité et des cinq rubriques qu’ils devront étoffer au fur et à mesure, l’enseignant peut prendre le rôle du « passeur », et encourager une dynamique collaborative entre les étudiants.

Cheminement des étudiants et mode « passeur » de l’enseignant

La méthode déconcerte les étudiants au premier abord. Ils se sentent un peu perdus en absence du fil directeur de l’enseignant et la question « que doit-on faire maintenant ? » est récurrente dans les premières heures. La réponse étant systématiquement « réfléchissez à ce sur quoi vous aimeriez contribuer sur Wikipédia et lancez-vous en vous aidant de la page de coordination ». Mais la perplexité ne dure pas et rapidement les idées jaillissent et s’auto alimentent les unes les autres à mesure que les étudiants naviguent sur Wikipédia et en découvrent les potentialités. Les petits blocages techniques sont fréquents, mais la plupart du temps un étudiant à déjà trouvé la solution et la communique aux autres. L’enseignant joue le rôle d’ interface en mettant en relation ceux qui ont un problème avec ceux qui en ont trouvé la solution. L’objectif final est que l’enseignant ne serve plus à rien ou presque, les étudiants s’échangeant les solutions entre eux. La diminution progressive du recours à l’enseignant indique que la dynamique collaborative fonctionne. Pour renforcer la dynamique, il est préférable de ne pas donner les solutions aux étudiants immédiatement. Mieux vaut les laisser chercher. L’enseignant ne donnera une solution de façon directe que si le blocage est manifeste, ce qui n’est pas arrivé dans ma session.

Résultats

En initiant ce projet, j’étais optimiste mais j’avais un doute. Ne surestimais-je pas la capacité imaginative et collaborative des étudiants ? Le risque était de se retrouver en difficulté avec des étudiants à bout de nerfs, sans obtenir de résultat significatif. Autre risque, les utilisateurs avertis de Wikipédia et les administrateurs, réputés retors et intransigeants, allaient-ils faire bon accueil à des étudiants de Master acculturés au numérique mais pour la plupart néophytes sur Wikipédia ?

En fin de compte, les résultats dépassent assez largement mes attentes. Une quinzaine d’articles ont été créés, dont un seul supprimé par les administrateurs. On peut citer « incommunication », « médiasphère », ou encore « viralité ». Plus d’une quarantaine d’articles ont été améliorés et la plupart considérablement, passant souvent de quelques lignes à plusieurs pages. Des articles importants ont connu une forte incrémentation quantitative et qualitative. Il s’agit par exemple de la page sur Tim Berners Lee, de l’article « document électronique », devenu « document numérique », de la page du « whole earth catalog » ou encore d’ « Arpanet ».

Quid de la notation ?

L’objectif était d’établir un système de notation équitable tout en prenant en compte la diversité des tâches accomplies. Il m’a semblé nécessaire de prendre également en compte les discussions entre les étudiants et les Wikipédiens avertis dont le but est de défendre leurs récentes contributions. J’ai donc établi un système de pondération entre les tâches. La création d’un nouvel article, son enrichissement et sa défense étant la tâche la plus rémunératrice en terme de points. En regard de cette pondération qualitative, j’appliquais un coefficient quantitatif, plusieurs traductions devenant équivalentes à un article créé. Le point délicat est d’avoir une vision objective de ce qu’a concrètement réalisé chaque étudiant. Pour cela, j’avais demandé à chacun de placer un lien vers la page « mes contributions » dans sa section. De cette façon, j’accédais en un clic à la totalité des contributions d’un étudiant. Il est ensuite nécessaire d’affiner en observant dans chaque article les changements apportés par l’étudiant. Heureusement, les articles en question sont relativement spécialisés et modifiés épisodiquement. Je retrouvais aisément les contributions de mon étudiant et il me suffisait de cliquer sur « diff » pour avoir l’ensemble des modifications de toutes les contributions successives. Lorsque les étudiants avaient travaillé en groupe, j’évaluais leurs contributions de façon globale.

Vers des nouvelles formes d’enseignement ?

A l’heure où les étudiants pianotent sur leur tablette ou leur ordinateur portable pendant les amphis en temps réel pour trouver un meilleur cours que celui que leur professeur est en train de transmettre, il semble nécessaire que le corps enseignant se remette en question dans son rôle et dans ses missions. Nous sommes bien loin du temps où le professeur, puits de science, communiquait verticalement un savoir difficilement accessible autrement et considéré comme une vérité durable et incontestable. La révolution de l’education 2.0 est en marche et l’incroyable succès des MOOC aux États-Unis et Angleterre est là pour en témoigner. Tout comme les journalistes, les documentalistes, les voyagistes, les chercheurs…et tant d’autres professions, les enseignants doivent accepter de vivre une des plus importantes révolutions médiatiques de l’histoire humaine. Aujourd’hui, les ressources numériques permettent d’envisager des formes d’enseignement innovantes basées sur une dynamique collaborative. Pour ce faire, l’enseignant doit descendre de sa tour d’ivoire et accepter le risque de l’interaction. Cela nécessite de concevoir les étudiants autrement, comme des éléments actifs d’une dynamique globale d’acquisition et non comme de simples réceptacles de la connaissance.

Et du côté des étudiants?

J’ai demandé à chaque étudiant de répondre à la question « Quel bilan tirez-vous de cette expérience ? », Voici quelques réponses :
« Je tire un bilan positif de ce travail collaboratif. Je ne pensais pas être capable de concevoir une page Wikipédia et apporter mes propres modifications sur un article. Je suis très agréablement surpris par la réactivité des contributeurs réguliers. J’ai pu échanger avec un contributeur et j’ai appris beaucoup de choses sur le fonctionnement de Wikipédia avec ce dernier au-delà des tutoriaux disponibles sur le site. », Emmanuel S.

« Wikipédia étant un outil indispensable et incontournable dans la vie d’un étudiant, il me semble que le fait d’apprendre à s’en servir, de comprendre son fonctionnement et son articulation est, si ce n’est logique, extrêmement recommandée. C’est pourquoi j’ai tenté d’apprécier au mieux cette expérience en discutant avec différents contributeurs mais aussi en fouillant avec intérêt dans les fonctionnalités. De plus, le fait de savoir d’où vient l’information à laquelle on se réfère au quotidien permet de l’interpréter avec plus de justesse. Au delà d’avoir pu y contribuer, découvrir un projet aussi ambitieux que celui-ci et se rendre compte de l’importance du rôle de chacun m’a donné un aperçu du résultat d’un travail collectif et en communauté. » , Olivia M.

« Le bilan de cette expérience a été plutôt positif car je n’avais jamais fait la démarche de publier sur des wikis auparavant. Le fait d’avoir crée un compte va sûrement m’encourager dans le futur à publier davantage sur Wikipédia. En revanche,je trouve que le fait de publier sur le plus grand wiki du monde entraîne une grande responsabilité puisque notre article sort en premier lors des recherches via Google. », Cécile A.

« C’est un exercice original et stimulant car notre travail et visible par tous et va au-delà du cadre académique car il peut être consulté, utilisé et modifié. La prise en main est intuitive et l’élaboration de l’article est très prenante car elle se fait à plusieurs niveaux (rédaction, illustration et conventions typographiques). Même si le jeu des balises n’est pas naturel au-départ, il s’automatise progressivement et on gagne en efficacité. », Julien B.

La totalité des réponses des étudiants, ainsi que les autres éléments du projet sont consultables sur la page de coordination de Wikiversité : http://fr.wikiversity.org/wiki/Recherche:Atelier_”Enrichir_Wikipédia_M1_CRDM_Nanterre”

Lionel Barbe

un commentaire 04/06/2013

Comment un musée contribue sur Wikipédia : retour d’expérience au musée des Augustins de Toulouse

Comment un musée, dans le cadre de son action culturelle et de sa valorisation documentaire, peut-il contribuer à Wikipédia ?

 

Retour d’expérience au musée des Augustins de Toulouse, par Christelle Molinié (responsable de la documentation au musée des Augustins).

Depuis près de deux ans le musée des Augustins, musée des beaux-arts de Toulouse, mène un partenariat avec Wikimédia France et contribue à l’enrichissement de Wikipédia et de Wikimedia Commons.

Sarcophage d’un chevalier de Palays

Sarcophage d’un chevalier de Palays (XIIIe siècle) – Musée des Augustins (Œuvre dans le domaine public, photo CC-BY-SA par Daniel Martin)

Naissance du projet

En 2011, à l’occasion d’une journée d’études organisée par l’ABF Midi-Pyrénées, j’ai assisté à une présentation de Wikipédia par Adrienne Alix, alors présidente de Wikimédia France, qui incitait les institutions à former leurs usagers à la contribution.
L’article concernant le Musée des Augustins existait déjà mais comportait quelques erreurs et méritait d’être étoffé. L’objectif était dans un premier temps d’enrichir cet article en faisant appel à des contributeurs externes. À ce moment-là l’équipe du musée était mobilisée sur la refonte du site Internet et menait une réflexion sur sa participation aux réseaux sociaux afin de valoriser sa présence en ligne.
Le service des publics du musée des Augustins, qui mène depuis de nombreuses années des projets avec les établissements scolaires et universitaires toulousains autour d’actions de médiation, a proposé de monter un partenariat tripartite associant le musée, des étudiants et leur professeur et Wikimédia France. La direction du musée a validé cette proposition. L’idée a été accueillie avec enthousiasme par l’équipe de Wikimédia France qui nous a encouragés et assurés de son aide et son soutien.
Ce projet s’inscrit dans le cadre de la convention de partenariat entre Wikimédia France et la Ville de Toulouse signée en 2010 lors du festival la Novela.

2011-2012 : partenariat avec l’Institut Limayrac de Toulouse

Benjamin Constant - Le comte de Toulouse fait bénir ses étendards

Benjamin Constant – Le comte de Toulouse fait bénir ses étendards – Musée des Augustins – Domaine public

En 2011-2012, un premier projet a été mené avec un professeur d’histoire de l’art et une classe de première année de BTS tourisme de l’Institut Limayrac dans le cadre de leurs actions professionnelles. Répartis en petits groupes, leur objectif était d’enrichir les différentes sections de l’article concernant le musée. Une séance a été consacrée à la présentation du projet aux élèves qui l’ont accueilli avec une grande motivation. Leur professeur a organisé une visite au musée et des ressources documentaires produites par le musée leur ont été fournies (fiches de salles, contenus du site internet, guides et catalogues du musée, textes des audioguides…).

Une seconde séance a été assurée par Carol Ann O’Hare, chargée de mission recherche et enseignement pour Wikimédia France, afin de présenter à l’ensemble des partenaires (encadrants et étudiants) les principes et aspects techniques de la contribution à Wikipédia. Un livret d’aide leur a été remis et une page projet a été créée afin d’assurer un suivi des contributions. Enfin une dernière séance a été dédiée au travail de mise en ligne.

Création d’un premier article concernant une œuvre du musée

Une étudiante en licence art et archéologie de l’université de Toulouse Le Mirail nous a remis en juillet 2012 une notice sur un chapiteau roman du musée réalisée dans le cadre universitaire. Étant donné la qualité de ce travail, nous lui avons proposé avec l’accord de son enseignante de le publier dans Wikipédia. Afin d’illustrer ce nouvel article, il a été nécessaire de charger des images dans Wikimedia Commons. Ce sont des bénévoles wikimédiens toulousains, Léna et Pierre-Selim, qui sont venus cette fois-ci apporter leur aide.

2012-2013 : partenariat avec le lycée Saint-Sernin de Toulouse

En septembre 2012 un nouveau projet a été proposé à un professeur d’histoire de l’art et de philosophie et à ses élèves en classes d’hypokhâgne et de khâgne au lycée Saint-Sernin.
Individuellement ou en petits groupes, les élèves ont choisi d’écrire un article consacré à une œuvre exposée du musée. Carol Ann O’Hare est venue de nouveau à Toulouse afin de former les étudiants à la contribution et une nouvelle page projet a été créée.
Les contributeurs sont venus au centre de documentation du musée afin d’y consulter le dossier d’œuvres et d’effectuer les recherches bibliographiques correspondant au sujet choisi. Le musée s’est chargé de verser les illustrations dans Wikimedia Commons et d’apporter son aide pour la mise en ligne, la relecture et l’apport éventuel de corrections.

Versement des images sur Wikimedia Commons

La Mort de Saint Jean-Baptiste.

Gilabertus – La Mort de saint Jean-Baptiste (XIIe siècle) – Musée des Augustins (Œuvre dans le domaine public, photo CC-BY-SA par Daniel Martin)

Parallèlement à la rédaction d’articles, le versement d’images dans Wikimedia Commons s’est amplifié et étendu à l’ensemble des collections du musée. À ce jour environ 200 images en moyenne résolution d’œuvres du domaine public et leurs métadonnées ont été versées. Ces images sont destinées à illustrer les prochains articles et à inciter d’autres contributeurs à étudier et diffuser les œuvres.
Ces versements sont l’occasion d’assurer la diffusion d’images de qualité des collections, de mener une veille sur les images réalisées et versées par d’autres contributeurs et d’assurer le respect du droit d’auteur et des mentions obligatoires.
Je tiens particulièrement à saluer le travail des bénévoles, venus nous former sur place, qui nous apportent régulièrement des conseils techniques et méthodologiques.
Ils réalisent en parallèle un travail sur les catégories et métadonnées qui prend toute son importance à l’ère du web sémantique et apportent un regard autre que celui de l’historien de l’art sur les collections.

Bilan et perspectives

Ma participation à la Wikiconférence donnée le 10 avril 2013 à La Cantine de Toulouse a été l’occasion de prendre du recul sur le projet et d’en tirer les premières conclusions.

À ce jour le bilan s’avère très positif. On assiste à un réel équilibre des investissements des différents acteurs qui, tout au long des projets, manifestent leur enthousiasme et mesurent l’importance de leur participation à la co-construction de l’encyclopédie.

  • Disposant de facilités rédactionnelles, les étudiants produisent un travail d’une réelle qualité. Pour eux, le bénéfice réside essentiellement dans l’acquisition d’une nouvelle compétence qu’ils pourront valoriser dans leur parcours. Plusieurs d’entre eux nous ont adressé leurs remerciements à l’issue de leur publication pour leur avoir offert cette opportunité. L’objectif est également de les amener à exercer un regard critique sur les ressources disponibles sur Internet et à comprendre le mode de fonctionnement du modèle contributif.
  • Les professeurs et établissements d’enseignement ont vu dans ce projet l’occasion de donner une nouvelle forme à un exercice classique de rédaction de notices en intégrant le numérique et les réseaux sociaux à leur pratiques pédagogiques. Ils ont également témoigné leur fierté à publier le travail de leurs élèves et leur reconnaissance envers le musée pour la confiance qui leur est accordée.
  • Pour le musée, ce projet présente de nombreux points positifs. Il s’inscrit dans la démarche d’open data de la Ville de Toulouse et la stratégie numérique globale du musée en complétant les différents outils mis en place via le site Internet et les réseaux sociaux.
  • Au sein même du musée les fonctions s’hybrident, le travail devient transversal, impliquant plusieurs services autour d’un même objectif. La médiation devient à la fois culturelle et documentaire. Il contribue également à la valorisation des collections, répond à la mission muséale de diffusion des savoirs et de la culture avec pour objectif d’inciter l’internaute à la visite du musée. Enfin il donne une meilleure visibilité de ses ressources disponibles ; en effet les bibliographies et références mentionnées dans les articles renvoient vers le site, la base de données des collections en ligne, la base Joconde et les fonds documentaires du musée.
  • À titre professionnel, cette expérimentation m’a donné l’occasion de faire évoluer la fonction documentaire vers une dimension de valorisation et de médiation des connaissances autour du musée et de ses collections.
  • Pour Wikimédia France, il est l’occasion de tisser des liens avec les institutions, de former de nouveaux contributeurs et de diffuser des données du domaine public.

Le musée souhaite poursuivre activement son action pour développer et étendre la publication de ses données. Nous nous réjouissons que le partenariat avec le lycée Saint-Sernin soit d’ores et déjà reconduit pour l’année prochaine.
De nombreux articles restent à créer concernant les collections, les artistes, les conservateurs du musée, les expositions, les monuments toulousains…
Des contacts ont été pris avec l’université de Toulouse et l’association des Amis du musée des Augustins et de nouveaux contributeurs devraient prochainement rejoindre le projet.

Quelques articles publiés sur Wikipédia