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2 commentaires 27/01/2012

« Automne français », enrichir Wikipedia en français et en ukrainien

« Automne français », c’est le nom donné à un concours de traductions organisé à la fin 2011 par Wikimédia Ukraine, et soutenu par Wikimédia France.

Remise des prix à Kiev

Remise des prix à Kiev (21 décembre 2011) - photo Amakuha - CC-BY-SA

L’idée était de proposer aux contributeurs de Wikipédia de créer ou de traduire des articles sur la France en ukrainien, et sur l’Ukraine en français. Cela afin d’enrichir mutuellement les deux versions linguistiques, avec des articles de bonne qualité, et de favoriser les échanges entre deux pays et entre deux communautés de contributeurs.

Le concours a été organisé entre octobre et décembre 2011, avec un «petit jury » accordant des prix par semaine, et un « grand jury » décernant un prix final aux contributeurs ayant rédigé le plus d’articles de grande qualité, le choix ne se faisant pas au nombre ni au « poids » des articles publiés, mais en prenant en compte la qualité des sources, la complétude des sujets traités, etc.

Ce concours a été un grand succès, qui motive Wikimédia Ukraine à recommencer régulièrement ce type d’expérience.

Quelques chiffres pour illustrer cela :

La Wikipédia en ukrainien est une Wikipédia relativement « jeune », créée début 2004, mais à la croissance très rapide depuis quelques temps, puisqu’elle est passée  de 138 000 articles début 2009 à plus de 360 000 articles en janvier 2012. Le concours a rassemblé 750 participants, principalement ukrainiens, mais aussi français. La Wikipédia en ukrainien a été enrichie de plus de 550 articles concernant la France, et la Wikipédia en français de 142 articles concernant l’Ukraine.

La participation était très simple, il suffisait de s’identifier comme participant, puis d’apposer sur la page de discussion des articles un bandeau signalant que l’article était rédigé dans le cadre du concours.

Le concours a été bien médiatisé en Ukraine et a attiré de nombreux nouveaux contributeurs. D’ailleurs, sur les six gagnants ukrainiens, un seul était déjà contributeur régulier sur Wikipédia, les autres sont de nouveaux contributeurs. Ils ont tous remarqué que contribuer à Wikipédia était beaucoup plus simple que ce qu’ils auraient pu penser auparavant.

Dans les particularités notables du concours, on peut relever que la moitié des gagnants sont des femmes, alors que Wikipédia est traditionnellement éditée par une grande majorité d’hommes (80 à 90% selon les statistiques). Les participants venaient majoritairement de villes moyennes, une des gagnantes étant même une institutrice d’un très petit village, ce qui mérite d’être souligné car la campagne ukrainienne est encore très peu connectée à internet.

Quelques articles créés ou améliorés dans le cadre du concours : Maidan Nezalejnosti (fr), Parti des Verts d’Ukraine (fr), Mykola Skrypnyk (fr), Château Margaux (uk), Гійом Постель [Guillaume Postel] (uk), Крістіан Лакруа [Christian Lacroix] (uk). Les autres articles sont à retrouver ici en ukrainien et en français.

Remise des prix à Paris

Remise des prix à Paris (25 janvier 2012), le gagnant entouré de Mykola Kozlenko (WM Ukraine) et Rémi Mathis (WM France) - Photo Pyb - CC-BY-SA

La qualité des articles s’est notablement améliorée pendant le concours, et les contributeurs habituels ont vu d’un bon œil cette initiative visant à une amélioration mutuelle entre deux cultures peu représentées l’une chez l’autre. Si le concours a été bien plus médiatisé sur la version ukrainienne que sur la version française, il a quand même permis de récompenser un contributeur français pour l’excellence de son travail.

Hier, 25 janvier, nous avons eu le plaisir d’organiser dans les locaux de Wikimédia France la remise des prix à ce gagnant français, en présence de deux wikipédiens ukrainiens dont un membre de Wikimédia Ukraine, quelques wikimédiens parisiens et l’heureux gagnant, qui est reparti avec une liseuse électronique et des livres et CD représentant la culture ukrainienne. À lui seul il a réalisé près des trois-quarts des contributions du concours sur la Wikipédia en français. Non familier de la culture ukrainienne au départ, il s’est pris au jeu et a participé en variant ses contributions, concernant la géographie, la culture, les biographies de personnalités ukrainiennes, cherchant vraiment à enrichir de façon équilibrée la Wikipédia en français sur l’Ukraine.

Cette soirée de remise des prix a donné également l’occasion de voir à quel point au-delà des différences de langue ou de culture, les valeurs qui nous portent sont bien les mêmes : le contact passe tout de suite, nous nous rendons compte très vite que nous faisons face aux mêmes problématiques, aux mêmes questionnements, aux mêmes comportements. Nous ne connaissions pas grand chose de la Wikipédia en ukrainien et des contributeurs ukrainiens, et ce concours a permis de tisser des liens qui seront certainement fructueux pour l’avenir !

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Une grande partie des informations nécessaires à ce compte-rendu du concours ont été apportées par Mykola Kozlenko, de Wikimédia Ukraine.

 

19 commentaires 23/01/2012

Des œuvres du domaine public de nouveau soumises au copyright aux États-Unis

Mercredi, alors que la protestation d’internet contre le projet de loi SOPA battait son plein, la Cour Suprême des États-Unis a rendu son verdict dans l’affaire Golan v. Holder, une décision lourde de conséquence faisant retomber des œuvres sous la protection des droits d’auteurs alors qu’elles étaient précédemment considérées comme étant dans le domaine public.

Rythme - Robert Delaunay

Rythme - 1932 - Robert Delaunay (1885 - 1941). Cette œuvre quitte le domaine public aux États-Unis.

 

Si depuis deux siècles la durée du droit d’auteur n’a cessé d’augmenter, passant de quelques années après la création de l’œuvre à ces 70 ans après la mort de l’auteur (qui font que viennent tout juste de passer dans le domaine public les œuvres des auteurs morts en 1941), une constante demeurait : une œuvre entrée dans le domaine public le restait. Elle devenait alors libre de réutilisation, d’adaptation, de diffusion. Elle entre dans le bien commun de l’humanité.
Cette décision de justice vient contredire ce point, faisant repasser sous copyright des milliers d’œuvres considérées comme étant dans le domaine public, au regret de nombreux artistes et défenseurs du domaine public.

Quelques explications :

 

La Convention de Berne et l’Uruguay Round Agreements Act

 

La Convention de Berne est un traité régissant la protection des œuvres au niveau international. En 1989, les États-Unis ont rejoint la Convention de Berne par l’entrée en vigueur du Berne Convention Implementation Act of 1988. Cette convention fixait l’entrée dans le domaine public à 50 ans minimum après la mort de l’auteur.

En 1994, suite au cycle d’Uruguay (Uruguay Round, dernier des cycles de négociations internationales ayant eu lieu dans le cadre de l’Accord général sur les tarifs douaniers et le commerce [GATT]), entrait en vigueur aux États-Unis le Uruguay Round Agreements Act (URAA). Cette loi apportait les dernières modifications au Copyright Act, nécessaires pour l’entrée au sein de la Convention de Berne, essentiellement sur la protection des œuvres originaires d’autres pays.

Dans le cadre de ce traité, par la section 514, le Congrès des États-Unis a accordé une protection par copyright aux œuvres étrangères qui relevaient de fait du domaine public, si ces œuvres étaient encore protégées par le droit d’auteur du pays d’origine lors de l’entrée en vigueur de l’URAA, le 1er janvier 1996.

C’est ainsi que des millions d’œuvres ont vu leur protection par copyright restaurée aux États-Unis.

 

Critiques et contestation

 

Cette décision a été vivement critiquée. En 2004, des membres de la société civile qui dépendaient de ce domaine public pour vivre − chefs d’orchestre, enseignants, interprètes, archivistes et distributeurs − l’ont contestée devant les cours, arguant que le Congrès avait outrepassé son pouvoir, et que sa décision allait à l’encontre de la Constitution des États-Unis.

L’affaire a fini par arriver devant la Cour Suprême des États-Unis, avec le soutien de nombreuses parties, notamment la Wikimedia Foundation, hébergeur des projets Wikimédia.

Mercredi, la Cour a rendu son verdict et a confirmé la décision du Congrès, affirmant que celle-ci ne violait ni la Copyright Clause, ni le Premier Amendement.

 

La_Place_Saint-Michel, Eugène Galien-Laloue

La Place Saint Michel - 1941 - Eugène Galien-Laloue (1854–1941). Cette œuvre quitte le domaine public aux États-Unis.

Des implications morales et économiques

 

Au fil des ans, la durée de protection par le droit d’auteur n’a cessé d’augmenter. Aux États-Unis, le Congrès l’a étendue à 19 reprises en deux siècles, ce qui n’est pas l’apanage des États-Unis : l’Union Européenne et les pays qui en font partie ont fait passer diverses lois et directives aux mêmes visées d’allongement de la durée de protection des œuvres.
Chacune de ces lois a fait reculer le domaine public, mais une constante restait : ce qui entre dans le domaine public y reste définitivement. L’URAA est allée plus loin. Pour la première fois de l’histoire des États-Unis, le domaine public a été diminué : des œuvres en ont été arrachées.

Cette décision place également les réutilisateurs d’œuvres dans une situation délicate : si l’exploitation d’œuvres du domaine public n’est soumise à aucune restriction, un domaine public changeant est synonyme d’insécurité juridique. Ainsi, si Lawrence Golan, chef d’orchestre et principal requérant de l’affaire pouvait librement interpréter Pierre et le Loup de Prokofiev, l’URAA est venue changer la donne.

 

Durée de protection et influence sur les projets Wikimedia

 

Avec l’URAA, les États-Unis ont protégé des œuvres étrangères « pour la durée de protection restante dont l’œuvre aurait bénéficié si elle n’était jamais passée dans le domaine public aux États-Unis ». Or, la loi des États-Unis donne aux œuvres publiées entre 1924 et 1978 une protection de 95 ans après la date de publication. Cela provoque des situations absurdes : les États-Unis ne reconnaissant pas la « règle du terme le plus court », ces œuvres ont beau entrer dans le domaine public dans leur pays d’origine, elles restent protégées aux États-Unis.

Or, les projets Wikimedia doivent être en conformité avec la loi des États-Unis, où ils sont hébergés. La communauté des projets, qui a au fil des années développé une connaissance pointue en matière de droit d’auteur, discute de la marche à suivre ; et s’apprête donc à supprimer des milliers d’œuvres pourtant passées dans le domaine public dans leur pays d’origine des différents projets Wikimédia.

Les exemples sont légion. Gandhi étant mort en 1948, ses écrits sont dans le domaine public depuis 2008 (durée de protection de 60 ans après la mort de l’auteur en Inde) ; mais ceux publiés après 1923 restent protégés aux États-Unis, et ne peuvent aller enrichir Wikisource. Il en va de même des dernières œuvres de Gaston Leroux ou de Rudyard Kipling, de Freud ou de Federico Garcia Lorca.

Les projets Wikimedia ont pour vocation de donner accès à l’ensemble des connaissances humaines. Ils constituent certains des plus importants viviers du domaine public : la médiathèque Wikimedia Commons en héberge plus d’un million d’œuvres, Wikisource est largement constituée d’œuvres littéraires sous ce régime, le Wiktionnaire s’est abondamment bâti sur des dictionnaires du domaine public…

Le 26 janvier prochain, Wikimédia France aura à cœur de célébrer la journée du domaine public. Le cœur à la fois en liesse d’accueillir ces nouvelles œuvres, et serré de constater les assauts subis contre cette richesse commune.

36 commentaires 17/01/2012

En quoi SOPA nuira à la liberté du web et de Wikipédia ?

C’est l’événement du jour : en ce 18 janvier 2012, un certain nombre de sites web, et notamment la Wikipédia en anglais, « ferment leurs portes » pour 24h en protestation contre le projet de loi SOPA (Stop Online-Piracy Act) qui est discuté aux États-Unis. Wikimédia France soutient cette action forte de protestation qui, nous l’espérons, fera reculer le législateur américain et découragera les législateurs européens et français de se lancer vers le même type d’attaque contre le web ouvert et libre que nous défendons.

image de black out 18 janvier 2012

Modèle de bandeau apposé pour le black-out de la Wikipedia en anglais le 18 janvier 2012

La décision de « black-out » de la Wikipedia en anglais est intervenue après un débat approfondi dans la communauté des contributeurs, puis le vote de ceux-ci, appelés par un bandeau placé en haut des pages de la Wikipedia en anglais pour les utilisateurs connectés. Rappelons que si la Wikimedia Foundation soutient ce black-out et s’est clairement opposée à la loi SOPA, elle laisse les contributeurs libres de choisir le mode d’action. Ainsi les contributeurs anglophones ont opté pour une Wikipedia en anglais inaccessible partout dans le monde (et non pas seulement aux États-Unis). Les contributeurs germanophones, italophones et hispanophones s’orientent eux vers un bandeau explicatif, de même que les contributeurs de Wikimedia Commons, alors que les francophones, a priori, ne feront aucune action particulière (la discussion est toujours en cours). Les différentes associations locales, comme Wikimédia France, ont un rôle d’explication et de sensibilisation, à l’intérieur de la communauté Wikimédienne comme à l’extérieur, mais n’ont en aucun cas le pouvoir de décider de ces actions.

La décision de rendre inaccessible Wikipédia est une décision lourde de responsabilité, prise en raison de dangers réels pour la liberté du web, et est inédite à une si grande échelle (même si elle fait suite au black-out de la version en italien, en octobre dernier, pour des raisons similaires de menace grave sur la pérennité de sites comme Wikipedia). Geoffrey Brigham, conseiller juridique de la Wikimedia Foundation, a expliqué pourquoi le mouvement Wikimédia devait s’engager contre SOPA. Voici la traduction de ses propos diffusés sur le blog de la Wikimedia Foundation le 13 décembre dernier :

Depuis plusieurs jours, les contributeurs de Wikipédia discutent de l’opportunité de mettre en place une protestation contre la proposition de la loi dite SOPA (Stop Online Piracy Act[1]). Il m’a été demandé de faire quelques commentaires sur ce projet de loi et d’expliquer en quoi cette législation pourrait affecter l’Internet libre et ouvert, de même que Wikipédia. Le but de ce billet est de fournir quelques informations et interprétations qui, je l’espère, seront utiles aux Wikipédiens dans leurs discussions actuelles.

La SOPA s’est acquis le douteux honneur de favoriser la censure sur Internet au nom de la lutte contre la piraterie en ligne. La Wikimedia Foundation s’est opposée à cette loi, mais nous nous devons d’être clair sur le fait que Wikimedia est tout aussi fortement engagée contre toute violation de copyright. La communauté Wikimédia, qui a développé une expertise inégalée dans le domaine de la propriété intellectuelle, passe d’innombrables heures à s’assurer que nos sites sont exempts de contenus illicites. Dans une communauté qui diffuse l’information sous licence libre, il n’y a pas de place pour les abus de droit d’auteur.

Nous ne pouvons cependant pas combattre un mal en en infligeant un autre. La SOPA part de la supposition erronée que la censure est un outil acceptable pour protéger les intérêts privés des ayants droit sur un média spécifique. Ainsi, afin de retirer de la vue certains contenus illégaux, la réponse de la SOPA serait d’empêcher à des sites étrangers entiers l’accès aux États-Unis. Ceci alors même que d’autres programmes, comme le Digital Millennium Copyright Act, ont trouvé un bien meilleur équilibre sans brandir une telle menace. Pour cette raison, nous nous félicitons de l’excellent travail d’un certain nombre d’organisations qui partagent nos vues et mènent la charge contre cette législation, notamment Electronic Frontier Foundation, Public Knowledge, Creative Commons, Center for Democracy and Technology, NetCoalition, Internet Society, AmericanCensorship.org, et d’autres.

Mardi[2], après réception des premiers commentaires sur la version originale du projet de loi, le House Judiciary Committee a publié une nouvelle version de la SOPA, dont la révision (mark-up) est programmée pour jeudi prochain[3]. Un vote de ce texte pourrait avoir lieu le jour même. À la fin de cet article, je vous propose un résumé des passages les plus significatifs de cette nouvelle version de la SOPA ainsi qu’un résumé du processus législatif en cours (que vous pouvez également suivre ici).

En toute honnêteté, cette nouvelle version est meilleure (et le mérite en revient au personnel judiciaire). Mais le texte souffre toujours des mêmes travers structurels, comme son insistance à vouloir bloquer des sites internationaux entiers en alléguant des infractions spécifiques aux États-Unis. Des critiques importantes se sont élevées[4]. Le représentant Darrell Issa, élu républicain de Californie, par exemple, estime que le projet de loi « conserve les vices fondamentaux de son prédécesseur en interdisant aux Américains la possibilité d’accéder à certains sites web, en imposant une réglementation coûteuse pour les entreprises du Web et en donnant à Eric Holder, procureur général au ministère de la Justice, de nouveaux et vastes pouvoirs pour policer Internet ».

Les membres de notre communauté s’interrogent actuellement afin de décider si une action de protestation est ou non appropriée. Je veux être très clair : la Wikimedia Foundation considère que la décision d’organiser ou non une forme de protestation sur Wikipédia, comme la clôture du site ou un affichage de bannière en haut de page, est une décision qui revient à la communauté. La Wikimedia Foundation soutiendra les contributeurs quoi qu’ils décident de faire. Le but de ce billet est de leur fournir des informations pour les aider dans leurs discussions.

On m’a demandé un avis juridique. Et, comme je vous le disais, à mon sens, la nouvelle version de la SOPA reste une sérieuse menace pour la liberté d’expression sur Internet.

  • La nouvelle version continue de saper le DMCA et la jurisprudence fédérale qui ont promu l’Internet aussi bien que la coopération entre les détenteurs de droits d’auteur et les fournisseurs de services. Ce faisant, la SOPA crée un régime dans lequel la première étape en cas de litige fédéral consiste à bloquer le site entier : on est bien loin de la mise en demeure par le protocole DMCA, beaucoup moins coûteuse, de faire retirer sélectivement des contenus illicites précis. Le crime, c’est le lien, pas la violation de copyright. Le coût est un litige, et non une simple mise en demeure.
  • Les frais engendrés par de tels litiges contraindraient les sites à faible budget ou à but non lucratif, tels que ceux de notre mouvement en faveur de la connaissance libre, à renoncer purement et simplement à contester les injonctions à retirer les liens incriminés (articles 102 (c) (3); 103 (c) (2)). Les sites internationaux attaqués pourraient n’avoir pas les ressources pour risquer une procédure judiciaire extra-territoriale aux États-Unis, même en cas de fausses accusations.
  • La nouvelle version de la SOPA est l’expression d’un régime où les détenteurs de droits pourraient tenter de mettre fin à un service de publicité et de paiement comme PayPal en alléguant qu’il est un « site Internet dédié au vol de biens américains » (art. 103 (c) (2)). Un titulaire de droits doit demander une ordonnance judiciaire (contrairement à ce que prévoyait la version précédente) (article 103 (b) (5)). La plupart des ayants droit sont bien intentionnés, mais beaucoup ne le sont pas[5]. Nous ne pouvons pas être certains que les actions contentieuses pour bloquer certains petits sites à l’étranger seront toujours intentées en toute bonne foi, en particulier envers ceux dont la capacité à se défendre est plus faible.
  • Bien que rendant ce choix discrétionnaire (Secs.102 (c) (2) (AE); 103 (c) (2) (AB)), le nouveau projet de loi ferait quand même toujours courir de graves risques de sécurité à nos communications et à notre infrastructure nationale. Le projet de loi n’impose plus le blocage DNS, mais il le permet encore en option. Comme Sherwin Siy, directeur juridique adjoint de Public Knowledge, l’a expliqué : « L’amendement continue à encourager le blocage et le filtrage DNS, ce qui devrait être du ressort des experts en sécurité Internet… » [ou : ce qui doit être inquiétant pour les experts en sécurité Internet… ; anglais :which should be concerning for Internet security experts…]
  • L’Electronic Frontier Foundation fait remarquer que la nouvelle législation proposée prend encore pour cible des outils qui pourraient être utilisés pour « contourner » les listes noires, alors même que ces outils sont essentiels aux militants des droits de l’homme et aux dissidents politiques du monde entier.

Plus spécifiquement, en ce qui concerne Wikimédia, la nouvelle version constitue une amélioration, mais, au-delà des raisons énumérées ci-dessus, elle reste inacceptable :

  • Wikipédia tombe sans doute sous la définition de « moteur de recherche Internet »[6], et c’est pourquoi un procureur fédéral pourrait obtenir une ordonnance du tribunal exigeant que la Wikimedia Foundation retire des liens vers certains « sites étrangers enfreignant la loi [sites étrangers illicites] » ou qu’au moins elle soit sanctionnée par la Cour[7]. La définition de « sites étrangers enfreignant la loi [sites étrangers illicites] » est large[8] et pourrait bien inclure des sites légitimes hébergeant essentiellement des contenus légaux, juste pour quelques contenus enfreignant la loi introduits sur leurs pages. Encore une fois, de nombreux sites internationaux peuvent décider de ne pas se défendre en raison d’un coût trop lourd, permettant au gouvernement de pratiquer un blocage sans même qu’il soit contesté.

Le résultat est que, sous ordonnance de la cour, Wikimedia aurait à traiter des millions et des millions de liens de sources, localiser ceux provenant de soi-disant « sites étrangers enfreignant la loi [sites étrangers illicites] » et les empêcher d’être ajoutés à nos articles ou à nos autres projets. Cela a un coût, à la fois en argent (celui des donateurs) et en personnel, d’entreprendre une telle énorme tâche, et cela doit être répété à chaque fois qu’un procureur délivre une ordonnance du tribunal de tout juge fédéral des États-Unis sur tout nouveau « site étranger enfreignant la loi ». Bloquer des liens va à l’encontre de notre culture de la connaissance ouverte, surtout quand des solutions ciblées pour combattre ces contenus illicites sont disponibles.

  • Le nouveau projet de loi présente une amélioration significative. Dans la nouvelle version, les sociétés basées aux États-Unis – dont la Fondation Wikimedia – ne sont pas soumises à un régime contentieux dans lequel les titulaires de droits pourraient prétendre que leur site est un « site Internet dédié au vol de biens américains » Une telle accusation contre la Wikimedia Foundation aurait facilement pu entraîner une demande de nous priver de nos partenaires de paiement durant nos collectes de fonds. La nouvelle version exempte désormais des sites américains comme le nôtre (art. 103 (a) (1) (A) (ii)).

Bref, malgré quelques améliorations dans la nouvelle version, la SOPA reste loin d’être acceptable. Ses définitions sont encore trop floues, et son approche structurelle est erronée à la base. Elle nuit à Internet, en adoptant une approche globale sans nuances consistant à bloquer des sites internationaux entiers, et c’est encore plus inquiétant pour des sites appartenant au mouvement de la connaissance libre qui sont probablement moins bien armés pour se défendre eux-mêmes à distance. L’approche mesurée et ciblée du DMCA a été jetée par dessus bord. Wikimedia devrait faire face à des charges importantes et développer ses ressources pour se conformer à de probables multiples ordonnances, et cette loi priverait nos lecteurs d’informations, de sources, de contenus internationaux.

Geoff Brigham

General Counsel Wikimedia Foundation

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Notes

[1]  Loi visant à mettre fin au piratage en ligne (N.d.T.)

[2] Le document est en fait daté du lundi 12 décembre 2011 (N.d.T.)

[3] Cette nouvelle version est datée du vendredi 16 décembre 2011 (N.d.T.)

[4] Voir [1], [2] et [3]

[5] Voir [4] (liste d’articles sur les abus dans lesquels se sont engagés certains titulaires de droits dans le contexte du DMCA).

[6] Un « moteur de recherche Internet » est défini comme « un service mis à disposition via Internet dont la fonction principale est de collecter et rapporter, en réponse à une requête utilisateur, des informations indexées ou des liens à des sites web disponibles ailleurs sur Internet » (art. 101 (15) (A)). Cette définition n’inclut pas les services qui conservent « des données tierces sujettes à servir de processus aux États-Unis pour recueillir, indexer ou rapporter des informations disponibles ailleurs sur Internet » (art. 101 (15) (B)). Bien que ne se reconnaissant pas comme telle, Wikimedia ne semble pas concernée par cette dérogation.

[7] Art. 102 (c) (3) (A) (i). Pour assurer la conformité avec les ordonnances rendues en vertu du paragraphe 102, le procureur général peut intenter une action en injonction contre un moteur de recherche Internet qui a délibérément et sciemment failli à se conformer aux exigences de l’article 102 (c) (2) (B) pour contraindre cette entité à satisfaire aux dites exigences.

[8] De manière générale, un « site étranger enfreignant la loi » est un site dirigé vers États-Unis et utilisé par des usagers demeurant aux États-Unis, exploité de telle manière que, s’il était un site national, il tomberait sous le coup de la responsabilité criminelle pour violation de copyright, ou violation du droit d’auteur d’autres ministères fédéraux ou encore violations des secrets commerciaux (voir art. 102 (a) (1-2).

[9] Voir [1] et [2]

 Traduction par Wikinade et Seb35

par Adrienne Alix
Categories: Actualité Wikimédia France, Wikipédia
Aucun commentaire 16/01/2012

Wikimedia Commons passe les douze millions de fichiers

Après avoir passé les huit millions de fichiers en janvier 2011 et les dix millions en avril 2011, Wikimedia Commons, la médiathèque libre, a franchi il y a quelques jours le cap des douze millions de fichiers. Wikimedia Commons confirme être un projet à la croissance impressionnante, avec quatre millions de nouveaux fichiers en un an. C’est également la seconde plus grande communauté d’utilisateurs des projets Wikimedia.

Un douze millionième fichier en clin d’œil à Wiki Loves Monuments

L’« Egyptian Building », Richmond, Virginie

Le 12 millionième fichier versé.
(Crazyale, CC-BY-SA)

Le douze millionième fichier est un bâtiment de style égyptien, construit à Richmond en Virginie aux États-Unis. Il est classé site historique au National Register of Historic Places, équivalent fédéral américain des monuments historiques en France.
Cela rappelle fortement un des événements majeurs pour Wikimedia Commons en 2011 : le concours Wiki Loves Monuments. Il a permis de rassembler plus de 160 000 fichiers en septembre dernier, et ainsi contribué à atteindre cette étape si rapidement. L’édition 2012, d’ores et déjà prévue, passe à l’échelle mondiale et inclura notamment les États-Unis.

Des fichiers librement réutilisables par tous

Toutes les images de Wikimedia Commons sont librement réutilisables, par tous, pour tous les usages. Être repris dans un cours, sur un site web, y compris s’il s’agit d’un site professionnel, être imprimés dans des publications, servir de matière première à une nouvelle œuvre… Autant d’exemples témoignant l’importance et de l’utilité de ce bien commun.
Par exemple, la photographie du Temple d’Antonin et Faustine a été reprise par le Musée des Antiques de Toulouse dans le catalogue de l’exposition temporaire L’Image et le Pouvoir : le siècle des Antonins.
La seule condition est de respecter les termes de la licence.

Une communauté aux multiples visages…

Portrait de Jean-Baptiste Colbert par Robert Nanteuil

Portrait de Jean-Baptiste Colbert, versé sur Commons par le Centre de recherche du château de Versailles.
(Louis-Gustave Thibault, domaine public)

Si la grande majorité des fichiers disponibles proviennent du travail de bénévoles, ce ne sont pas les seuls artisans de cette médiathèque.
En 2011 encore, de plus en plus d’institutions, des gouvernements à la presse en passant par des laboratoires de sciences, partagent les œuvres qu’ils détiennent ou ont produites, et enrichissent Wikimedia Commons.
En tête du mouvement se trouvent les institutions culturelles (musées, archives, bibliothèques), qui utilisent ce projet comme un prolongement de leur travail, soit en versant des fonds du domaine public dont ils ont la garde, soit en prenant eux-mêmes des photographies de leurs collections.

…qui n’attend que vous !

Bonga

Le musicien Bonga au Festival du bout du monde 2011.
(Thesupermat, CC-BY-SA)

Comment participer à Commons ? Cela peut se faire au quotidien, ou lors d’événements : vous pouvez prendre en photo les œuvres du domaine public exposées dans les musées, les monuments historiques près de chez vous, les plats que vous préparez, les rencontres sportives, les manifestations politiques, les salons artistiques, le travail des artisans… Wikimédia France peut vous accompagner dans vos contributions, en vous aidant à obtenir accréditations et financements pour l’enrichissement des projets..


Ce billet a été rédigé collaborativement par Léna et Jean-Frédéric avec l’aide de Trizek, Vigneron, Pierre-Selim et Wikinade

2 commentaires 10/01/2012

Appel aux dons 2011-2012

La période d’appel aux dons sur les projets Wikimédia s’est achevée hier avec les remerciements de Rémi Mathis, président de Wikimédia France.

Elle avait commencé le 8 novembre pour les personnes ayant un compte enregistré sur les projets Wikimédia et le 14 novembre pour les autres. Au total, Wikimédia France a récolté environ 1 024 000 € de 38 000 donateurs. Cette somme est en augmentation de 93 % sur l’appel aux dons précédent. Et le nombre de donateurs a triplé. Pour Rémi Mathis, « ce soutien populaire dans une période économique difficile est une preuve de la confiance que les donateurs accordent à Wikipédia et aux autres projets Wikimedia.»

Parmi ces 38 000 donateurs, plus de 11 000 ont laissé un commentaire de don, des messages d’encouragement et de félicitations aux contributeurs des projets Wikimedia. Un donateur explique son don : « L’accession à la culture est pour moi, le symbole de la liberté. Battons nous pour cela. Merci Wikipedia.» Un autre donateur met en avant « cette incroyable source de savoir ! ». Témoignage touchant : un autre donateur décrit Wikipédia comme « la plus belle action pour la connaissance depuis la première encyclopédie! Bravo! 2 de mes enfants y passent une grande partie de leur temps.»

Les dons servent bien sûr à assurer la maintenance de l’infrastructure technique des sites Wikimédia et permettent notamment à Wikipédia d’être accessible à tous, tout le temps. Ces dons permettent aussi à l’association Wikimédia France de se structurer et de s’investir dans des projets ambitieux pour 2012. Parmi ces projets : augmenter le nombre de contributeurs à Wikipédia et aux autres sites Wikimédia afin d’atteindre notre but de collecte du savoir humain, aider la communauté des contributeurs bénévoles, ou encore soutenir la production de contenus sous licence libre, en particulier en nouant des collaborations avec des musées. Pour savoir à quoi les dons vont servir, vous pouvez lire la description détaillée des programmes prévus pour 2012.

La distribution des dons en provenance des projets Wikimédia est :

  • 5 € : 3,4% du nombre de dons
  • 10 € : 45,9%
  • 15 € : 2,3%
  • 20 € : 4,7%
  • 30 € : 26,7%
  • 50 € : 10,6%
  • 100 € et plus : 4,6%

(Le total ne fait pas 100 %, les montants représentant moins de 1% de dons ne sont pas indiqués.)

Vous trouverez une analyse complète de l’appel aux dons sur meta.wikimedia.org dans les semaines à venir.

Durant cet appel aux dons, les lecteurs des projets Wikimedia ont pu lire les histoires, les motivations, de contributeurs des projets. La mise en avant de contributeurs a été diversement perçue en dehors de la « sphère wikimédienne ». Il nous a paru plus honnête, plus authentique, de montrer de vrais contributeurs, de montrer qu’ils sont comme tout le monde, plutôt que de choisir des figurants comme dans les publicités. La plupart des appels ont été écrits par des contributeurs de Wikipédia, mais des contributeurs de Commons et de Wikinews avaient aussi écrit leur propre appel.

Cette période d’appel aux dons a été menée à travers le monde entier par plusieurs associations : Wikimedia Deutschland (3,8 millions d’euros récoltés et 160 000 donateurs), Wikimedia Foundation (15,6 millions d’euros et 1 million de donateurs), Wikimedia United Kingdom (1,3 millions d’euros et 42 000 donateurs), et Wikimedia CH (Suisse).

L’équipe remercie ceux qui se sont investis dans cet appel aux dons : les contributeurs qui ont accepté de raconter leur histoire wikimédienne devant des millions d’internautes (Benjamin, Charlotte, Fanny, Guillaume, Jimmy, Rémi, Sébastien, Susan), les traducteurs, les membres du groupe de travail de Wikimédia France, les autres associations Wikimedia avec lesquelles nous avons travaillé, et bien sûr les donateurs pour avoir répondu présent à ces appels.