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Archives pour la catégorie ‘Wikisource’
19 commentaires 23/01/2012

Des œuvres du domaine public de nouveau soumises au copyright aux États-Unis

Mercredi, alors que la protestation d’internet contre le projet de loi SOPA battait son plein, la Cour Suprême des États-Unis a rendu son verdict dans l’affaire Golan v. Holder, une décision lourde de conséquence faisant retomber des œuvres sous la protection des droits d’auteurs alors qu’elles étaient précédemment considérées comme étant dans le domaine public.

Rythme - Robert Delaunay

Rythme - 1932 - Robert Delaunay (1885 - 1941). Cette œuvre quitte le domaine public aux États-Unis.

 

Si depuis deux siècles la durée du droit d’auteur n’a cessé d’augmenter, passant de quelques années après la création de l’œuvre à ces 70 ans après la mort de l’auteur (qui font que viennent tout juste de passer dans le domaine public les œuvres des auteurs morts en 1941), une constante demeurait : une œuvre entrée dans le domaine public le restait. Elle devenait alors libre de réutilisation, d’adaptation, de diffusion. Elle entre dans le bien commun de l’humanité.
Cette décision de justice vient contredire ce point, faisant repasser sous copyright des milliers d’œuvres considérées comme étant dans le domaine public, au regret de nombreux artistes et défenseurs du domaine public.

Quelques explications :

 

La Convention de Berne et l’Uruguay Round Agreements Act

 

La Convention de Berne est un traité régissant la protection des œuvres au niveau international. En 1989, les États-Unis ont rejoint la Convention de Berne par l’entrée en vigueur du Berne Convention Implementation Act of 1988. Cette convention fixait l’entrée dans le domaine public à 50 ans minimum après la mort de l’auteur.

En 1994, suite au cycle d’Uruguay (Uruguay Round, dernier des cycles de négociations internationales ayant eu lieu dans le cadre de l’Accord général sur les tarifs douaniers et le commerce [GATT]), entrait en vigueur aux États-Unis le Uruguay Round Agreements Act (URAA). Cette loi apportait les dernières modifications au Copyright Act, nécessaires pour l’entrée au sein de la Convention de Berne, essentiellement sur la protection des œuvres originaires d’autres pays.

Dans le cadre de ce traité, par la section 514, le Congrès des États-Unis a accordé une protection par copyright aux œuvres étrangères qui relevaient de fait du domaine public, si ces œuvres étaient encore protégées par le droit d’auteur du pays d’origine lors de l’entrée en vigueur de l’URAA, le 1er janvier 1996.

C’est ainsi que des millions d’œuvres ont vu leur protection par copyright restaurée aux États-Unis.

 

Critiques et contestation

 

Cette décision a été vivement critiquée. En 2004, des membres de la société civile qui dépendaient de ce domaine public pour vivre − chefs d’orchestre, enseignants, interprètes, archivistes et distributeurs − l’ont contestée devant les cours, arguant que le Congrès avait outrepassé son pouvoir, et que sa décision allait à l’encontre de la Constitution des États-Unis.

L’affaire a fini par arriver devant la Cour Suprême des États-Unis, avec le soutien de nombreuses parties, notamment la Wikimedia Foundation, hébergeur des projets Wikimédia.

Mercredi, la Cour a rendu son verdict et a confirmé la décision du Congrès, affirmant que celle-ci ne violait ni la Copyright Clause, ni le Premier Amendement.

 

La_Place_Saint-Michel, Eugène Galien-Laloue

La Place Saint Michel - 1941 - Eugène Galien-Laloue (1854–1941). Cette œuvre quitte le domaine public aux États-Unis.

Des implications morales et économiques

 

Au fil des ans, la durée de protection par le droit d’auteur n’a cessé d’augmenter. Aux États-Unis, le Congrès l’a étendue à 19 reprises en deux siècles, ce qui n’est pas l’apanage des États-Unis : l’Union Européenne et les pays qui en font partie ont fait passer diverses lois et directives aux mêmes visées d’allongement de la durée de protection des œuvres.
Chacune de ces lois a fait reculer le domaine public, mais une constante restait : ce qui entre dans le domaine public y reste définitivement. L’URAA est allée plus loin. Pour la première fois de l’histoire des États-Unis, le domaine public a été diminué : des œuvres en ont été arrachées.

Cette décision place également les réutilisateurs d’œuvres dans une situation délicate : si l’exploitation d’œuvres du domaine public n’est soumise à aucune restriction, un domaine public changeant est synonyme d’insécurité juridique. Ainsi, si Lawrence Golan, chef d’orchestre et principal requérant de l’affaire pouvait librement interpréter Pierre et le Loup de Prokofiev, l’URAA est venue changer la donne.

 

Durée de protection et influence sur les projets Wikimedia

 

Avec l’URAA, les États-Unis ont protégé des œuvres étrangères « pour la durée de protection restante dont l’œuvre aurait bénéficié si elle n’était jamais passée dans le domaine public aux États-Unis ». Or, la loi des États-Unis donne aux œuvres publiées entre 1924 et 1978 une protection de 95 ans après la date de publication. Cela provoque des situations absurdes : les États-Unis ne reconnaissant pas la « règle du terme le plus court », ces œuvres ont beau entrer dans le domaine public dans leur pays d’origine, elles restent protégées aux États-Unis.

Or, les projets Wikimedia doivent être en conformité avec la loi des États-Unis, où ils sont hébergés. La communauté des projets, qui a au fil des années développé une connaissance pointue en matière de droit d’auteur, discute de la marche à suivre ; et s’apprête donc à supprimer des milliers d’œuvres pourtant passées dans le domaine public dans leur pays d’origine des différents projets Wikimédia.

Les exemples sont légion. Gandhi étant mort en 1948, ses écrits sont dans le domaine public depuis 2008 (durée de protection de 60 ans après la mort de l’auteur en Inde) ; mais ceux publiés après 1923 restent protégés aux États-Unis, et ne peuvent aller enrichir Wikisource. Il en va de même des dernières œuvres de Gaston Leroux ou de Rudyard Kipling, de Freud ou de Federico Garcia Lorca.

Les projets Wikimedia ont pour vocation de donner accès à l’ensemble des connaissances humaines. Ils constituent certains des plus importants viviers du domaine public : la médiathèque Wikimedia Commons en héberge plus d’un million d’œuvres, Wikisource est largement constituée d’œuvres littéraires sous ce régime, le Wiktionnaire s’est abondamment bâti sur des dictionnaires du domaine public…

Le 26 janvier prochain, Wikimédia France aura à cœur de célébrer la journée du domaine public. Le cœur à la fois en liesse d’accueillir ces nouvelles œuvres, et serré de constater les assauts subis contre cette richesse commune.

2 commentaires 30/11/2011

Il y a urgence

Traduction d’un essai d’emijrp publié le 24 octobre 2011.

Emilio (User:emijrp) contribue à Wikipédia depuis août 2005, il y est notamment dresseur de robot, et participe à la catégorisation du savoir. Ce texte est adapté de son essai There is a deadline (« Il y a urgence »), dont le titre fait écho à un précédent essai intitulé There is no deadline Il n’y a pas d’urgence »).

Cet essai ne représente que les opinions de son auteur.

La cathédrale de la Trinité à Saint-Pétersbourg pendant l’incendie de 2006

La cathédrale de la Trinité à Saint-Pétersbourg pendant l'incendie de 2006.
(Oleg Syromiatnikov, CC-BY-SA)

Chaque jour, des pans entiers de la connaissance sont perdus à jamais, dont aucune trace ne subsiste. Lorsqu’une catastrophe naturelle s’abat quelque part ou qu’une guerre éclate, beaucoup de bibliothèques, archives, musées, monuments, bâtiments de valeur, incunables et objets uniques sont détruits.

De nombreux exemples en attestent, antérieurs à l’existence de Wikipédia. La bibliothèque disparue d’Alexandrie, les encyclopédies chinoises perdues, les églises, monastères, couvents et blibliothèques ravagées lors de la guerre civile espagnole1, l’incendie des chambres fortes de la 20th Century Fox qui détruisit tous les négatifs des films tournés avant 19352, les centaines de bibliothèques et d’archives bombardées et brûlées durant la Seconde Guerre mondiale3,4, les plus de 6000 monastères tibétains dévastés au cours de la Révolution culturelle chinoise, dans lesquels se trouvaient des sculptures, tapisseries et manuscrits uniques5, la bibliothèque nationale et universitaire de Bosnie-Herzégovine bombardée et réduite en cendres avec ses milliers de textes irremplaçables6, pour n’en citer que quelques-uns.

Depuis la création de Wikipédia, la destruction du savoir s’est poursuivie au moins autant qu’avant. La Bibliothèque nationale d’Irak ainsi que d’autres lieux dépositaires de la culture ont été pillés et brûlés lors de l’invasion de l’Irak de 20037, le Tsunami de 2004 dans l’océan Indien a endommagé, voire totalement détruit, les bibliothèques et les archives de plusieurs pays, la majeure partie du patrimoine d’Haïti a été touchée ou anéantie par le tremblement de terre de 20108, de la même manière qu’au Chili suite au séisme de 2010. Récemment, le Musée égyptien du Caire a été pillé au cours de la révolution égyptienne de 20119.

Autodafé de livres à Berlin le 10 mai 1933

Autodafé de livres à Berlin le 10 mai 1933.
(Domaine public)

Mais les guerres et les catastrophes naturelles ne sont pas les seules à menacer le savoir, ainsi que l’ont prouvé l’incendie de la Bibliothèque de la duchesse Anna Amalia en 200410 ou l’effondrement de l’immeuble qui hébergeait les archives de la ville de Cologne en 200911.

Ces événements font à chaque fois disparaître d’importants témoignages de la connaissance humaine, et parfois des patrimoines culturels entiers. Aujourd’hui, de nombreuses langues dans le monde sont en danger.

Par ailleurs, des centaines de sites sont fermés chaque jour sur Internet, la durée de vie moyenne d’une page web n’étant que de soixante-dix-sept jours12. Ces sites sont utilisés dans bien des cas en tant que références sur Wikipédia, mais bien que des projets tels qu’Internet Archive ou WebCite et des groupes de bénévoles comme ceux d’Archive Team13 fassent des copies de sauvegarde de certains d’entre eux, beaucoup d’autres sont définitivement perdus.

Crapaud doré (Incilius periglenes).

Crapaud doré (Incilius periglenes), espèce désormais éteinte.
(Charles H. Smith / U.S. Fish and Wildlife Service, domaine public)

Wikipédia et ses projets frères peuvent et doivent contribuer à sauver toutes ces formes du savoir, par la création d’articles encyclopédiques, le téléversement d’images sur Wikimedia Commons, la préservation des langues au sein du Wiktionnaire ou encore la transcription de livres dans Wikisource. Des événements tels que Wiki Loves Monuments peuvent permettre d’immortaliser des monuments à travers le monde avant qu’ils ne soient dégradés ou détruits, mais l’édition 2011 ne couvrait que des pays européens14. Il faut d’urgence un Wiki Loves Monuments mondial.

Il y a urgence. C’est une bataille contre le temps.

Notes

  1. [^] El martirio de los libros: una aproximación a la destrucción bibliográfica durante la Guerra Civil (archivé sur WebCite).
  2. [^] $45,000 Fire Drives Families From Homes in Little Ferry », Bergen Evening Record, 9 juillet 1937, p. 1 ; cité par Richard Koszarski in Fort Lee: The Film Town, Indiana University Press, 2005, p. 339–341.
  3. [^] It Has Been Done Before! Reconstituting War-Ravaged Libraries (archivé sur WebCite).
  4. [^] Aftermath of the Warsaw Uprising, Planned destruction of Warsaw et Polish culture during World War II.
  5. [^] Tibetan monks: A controlled life (archivé sur WebCite).
  6. [^] Erasing the Past: The Destruction of Libraries and Archives in Bosnia-Herzegovina (archivé sur WebCite).
  7. [^] Photographies de la Bibliothèque nationale d’Irak (août 2003).
  8. [^] Haiti Cultural Recovery Project (copie archivée sur Wayback Machine).
  9. [^] Breaking: Images of Egyptian Museum Damage -UPDATE 34- King Tut Objects Damaged? (archivé sur WebCite).
  10. [^] Hilfe für Anna Amalia (archivé sur WebCite).
  11. [^] Archive Collapse Disaster for Historians – Spiegel Online International (archivé sur WebCite).
  12. [^] Internet Archive - Foire aux questions (archivé sur WebCite).
  13. [^] Site Archive Team (archivé sur WebCite).
  14. [^] Wiki Loves Monuments 2011 - Site web européen (archivé sur WebCite).
Aucun commentaire 19/10/2011

Wikimédia France à la Novela de Toulouse

Crâne de Babouin Cynocéphane

Babouin Cynocéphale Papio hamadryas cynocephalus.
(Didier Descouens, CC-BY-SA)

Dans le cadre du partenariat avec la mairie de Toulouse, Wikimédia France participera à de nombreux évènements lors de la Novela, le festival des savoirs partagés qui se tient du 7 au 23 octobre.

Muséum d’histoire naturelle

Ce mercredi 19 octobre, à 18h30, Amphithéâtre Picot de Lapeyrouse, Didier Descouens fera un état des lieux du Projet Phoebus qui vise à la mise en ligne sur Commons, la médiathèque libre, de photographies des collections du Muséum d’histoire naturelle de Toulouse accompagnée de notices d’explications trilingues (français, anglais et allemand). Cet état des lieux sera suivi d’une conférence de José Braga sur « Les Crânes » puis de la remise des prix du concours « le Crâne de Mon cousin ».

Ateliers scolaires

Vendredi 21 octobre, au musée des abattoirs de Toulouse, auront lieu des ateliers d’initiation à Wikipédia à l’intention d’élèves de CM1. Le but est de leur donner les clefs pour profiter au mieux et avec esprit critique de l’encyclopédie participative.

Convergence bibliothèques et projets Wikimédia

Toujours le vendredi 21 octobre aux Abattoirs, des membres de l’association discuteront avec des bibliothécaires des collaborations possibles entre les projets Wikimédia et les bibliothèques : présentation des projets Wikimédia (Wikipédia, Commons, Wikisource) et des licences OpenData ainsi que réflexion sur les ateliers passés (partenariat avec le château de Versailles ou le centre Pompidou) et à venir.

Ateliers pour tous

Enfin, le samedi 22 octobre aux Abattoirs, des bénévoles accueilleront le grand public pour un atelier découverte de Wikipédia.

Aucun commentaire 11/04/2011

François Bon – sa vision de Wikipédia

Wikimédia France suit avec intérêt les réflexions et expériences innovantes dans le domaine de la culture numérique. Nous sommes donc honorés de publier ici ce texte de François Bon, écrivain et éditeur, fondateur de publie.net, déjà publié sur son blog le tiers livre, à l’occasion de la parution de Vie et mort de Tina l’exilée de Patrick Deville.

Qu’est-ce qu’on n’a pas entendu sur Wikipédia ?

Parce que nos encyclopédies étaient depuis l’enfance nos possessions les plus précieuses, familiales ou collectives. Chez Borges, l’article manquant dans une réimpression du tome Tlön-Uqbar de la Britannica génère l’existence de tout un peuple et son énigme. Et voilà qu’on prend le risque que tout s’écroule. Où était le scandale ? Ce que validait le processus de fabrication était confié à la foule des contributeurs, et accessible à tous, sans achat préalable. Il y a eu des histoires, pages détournées, attaques diffamatoires discrètement glissées, imprécisions dont il était facile de se moquer – mais quelle proportion par rapport au surgissement qui semble désormais accompagner la totalité de nos curiosités ? Wikipédia apprendrait progressivement à se doter d’une mécanique parallèle de validation : traçage des contributeurs, pertinence des révisions.

Mais pour le mécanisme même, pas de retour en arrière possible.

Et nous-mêmes, dans nos permanentes recherches, trions du premier coup d’œil la référence Wikipédia des ressources éventuellement plus spécialisées que nous recherchons. Mais la référence Wikipédia, on s’en servira comme synthèse, et de plus en plus comme répertoire de liens, réouvrant vers le web à un autre niveau que le moteur de recherche généraliste. Ainsi, l’encyclopédie ouverte, anonyme et gratuite a trouvé sa permanence et sa pertinence dans nos usages quotidiens, privés ou professionnels.

Wikipédia est une sorte de compagnon de proximité : non pas forcément pour les choses les plus pointues (comme on plaisantait autrefois du Monde que nous lisions tous, disant que c’était le meilleur journal, sauf en ce qui concernait la discipline de chacun). Là encore, des disparités, selon ce que les chercheurs en saisissent : il m’arrive des explorations complètement stupéfaites concernant des points scientifiques ou techniques. Je m’en sers pour retrouver instantanément un point de bibliographie, date de parution de tel livre de Duras, même si ensuite je prolonge ailleurs mes recherches. Les autres sources seraient à un niveau de validation plus fiable ? Je sais bien que là où elles s’élaborent, dans les maisons d’édition notamment, c’est Wikipédia et Google qui sont ouverts sur les ordinateurs.

Comme il était magique, autrefois, notre Petit Larousse, d’aller dans la page des noms propres et de trouver, même pour son propre village, après l’indication de la sous-préfecture dont nous dépendions, le nombre précis des habitants : on habitait nous-mêmes un peu le dictionnaire. Wikipédia est un outil spatial aussi puissant dans son genre que Google Earth dans le sien. Chaque lieu a son histoire, son bassin de liens, et une relation d’intimité aux contributeurs encore plus marquée que pour les points techniques ou culturels. J’ai affaire à une ville ou un lieu dans mes écritures personnelles, même une toute petite ville loin à l’étranger, et j’irai voir l’article Wikipédia.

Je ne suis jamais intervenu dans la page Wikipédia qui me concerne, je trouverais ça indiscret, vaguement obscène même. Quand on m’a communiqué les 4 ou 10 lignes que me valait mon travail dans l’Universalis ou le Quid, j’étais content de les transmettre à ma maman, ça vaut toujours mieux que vos propres livres pour votre réputation, mais l’article Wikipédia est bien plus renseigné. À voir comment y sont mises en avant mes activités dans la région ouest, j’imagine que le ou les contributeurs (pas cherché à déplier les liens) sont arrivés par là. Posant récemment cette question à un ami enseignant les bases informatiques dans une fac de lettres et langues, j’ai découvert qu’un des exercices obligatoires, et un moment fort du cours, que ce soit langues ou lettres, c’était de proposer collectivement aux étudiants (et les évaluer en conséquence) une contribution, ajout ou développement, à Wikipédia, en rapport avec le thème de leur section ou études. La prise en charge anonyme, large et collective de la validation même de Wikipédia, comme propriété commune, s’établit donc selon des processus vérifiables.

Un autre déplacement, en lui-même peu signifiant, mais qui me semble déterminant, c’est la pluralité des langues. Si nous avions accès aux dictionnaires et encyclopédies, à la maison, à l’école ou en bibliothèque, et quand bien même on trouvait (le Grand Larousse du XIXe siècle se lit comme un roman, tout rempli de crimes et d’horreurs) d’infinis prolongements à nos requêtes, c’était toujours dans notre propre langue. Wikipédia propose de lui-même l’extension à une recherche multilingue (Global Wikipedia), et le savoir intuitif de comment est construit un article, fait qu’on atterrit souplement dans la langue étrangère, et qu’on s’y reconnaît presque comme chez soi. On apprend, pour une information qui nous concerne de près, que la langue support compte peut-être moins que cette proximité même. Je ne parle ni ne lis l’espagnol, mais j’arrive parfaitement à me débrouiller d’un article Wikipédia en espagnol, si ma requête concerne un lieu ou un personnage d’Amérique du Sud.

Gardons-nous nos colères, nos impatiences ? Oui, bien sûr. Mais nous savons d’avance la réponse qui les désamorce : ah bon, l’article Wikipédia en français sur Julio Cortázar n’est pas à la hauteur de l’importance, la complexité, la richesse de cet écrivain ? Eh bien, que ne le complètes-tu toi-même… C’est une leçon du web que nous avons en permanence à réapprendre : le lire et l’écrire vont ensemble, et c’est ce qui dérange même les grandes figures artificielles de l’écrivain, du copyright et du droit d’auteur, de la publication – à nous de l’investir, humblement, anonymement, via notre mot de passe de contributeur.

Finalement, l’écran disparaît. Il est dans toutes les strates de notre relation au monde, de la recette de cuisine au voyage à préparer, du livre qu’on lit aux horaires du bus ou du train qu’on doit prendre. Nous utilisons d’ailleurs, téléphone ou tablette ou notre ordinateur fixe, une suite plurielle d’écran – depuis le musée, une interrogation sur une date, un nom, et l’article Wikipédia nous rejoint sans qu’on ait à attendre, interagit avec ce que nous regardons en temps et situation réels. En disparaissant, l’écran laisse une suite de strates transparentes : le moteur de recherche en est une, le dictionnaire Littré dans mon disque dur une autre, les ressources que je sais déposées dans mon disque dur (y compris les archives e-mails, les photographies) encore une autre. Wikipédia s’est imposé pour nous tous comme une de ces couches, familières, fines, mobile, plus ou moins pertinente qu’est-ce que cela fait, on la traverse nécessairement.

Questions qui se démultiplient pour un auteur : les textes proposés sur Wikisource sont extrêmement précis, puisque d’une part chaque contributeur a bichonné le texte proposé, d’autre part chacun peut apporter ses corrections, qu’on compare aux numérisations du Projet Gutenberg ou de Gallica pour voir. Et que Gallica (la Bibliothèque nationale de France) intègre cette collaboration, quelle bonne nouvelle. En même temps, ce ne sont pas des textes qui bénéficient du processus d’éditorialisation que nous apprenons à mettre en place : structuration de la table des matières oui, mais insécables, ergonomie de lecture, facilité à transporter ces textes sur des supports comme l’iPad, ce n’est pas le rôle des contributeurs de Wikisource. Pourtant, ces textes appellent cette éditorialisation pour que lire devienne vraiment plaisir, et pas consultation comme on le fait des articles. Et pour nous, auteurs, la question n’est pas principalement celle de la gratuité des ressources : nous proposons sur nos sites des ressources gratuites, elles s’associent avec les ressources rémunérées (livres numériques inclus), nous aident à nous positionner dans la vie sociale pour faire de notre écriture un métier (via autres commandes, lectures publiques etc.). Plutôt une question sur l’identité numérique : un texte que nous déposerions sur Wikisource ne séparerait-il pas nos visiteurs de notre site ? En même temps, j’ai l’impression que cette frontière devient fatalement poreuse : il n’y a pas un web de création, débat et polémique, complètement séparé d’un web de ressources validées et pérennes, les deux sont appelés de plus en plus à interférer.

Voilà ce qui m’a traversé la tête, quand Patrick Deville m’a proposé Vie et mort de sainte Tina l’exilée. Les romans de Patrick Deville, chez Minuit puis au Seuil, ont un soubassement commun : l’enquête, le voyage. C’était déjà chez Hérodote, très vieille fonction originelle de la littérature. Patrick Deville a trouvé depuis quelques années son point d’assemblage : d’un livre à l’autre, il remonte vers l’est, et ses romans vont ainsi recouvrir la terre. Pour chacun, l’Afrique noire l’an passé, le Cambodge dans celui qui vient, l’enquête s’ancre dans le contemporain, mais soude les livres l’un à l’autre par ce passé où interfère en permanence, en n’importe quel point du monde, l’histoire mondiale.

Sous ce grand voyage de fictions tournant autour de la terre, pour chacune les personnages réels interfèrent avec la fiction, quand seule l’autonomie de la langue permet d’inventorier l’inconnu du monde. Ces personnages ont une résistance, le roman ne les épuise pas, on les retrouve parfois passant de l’un à l’autre.

Ainsi de Tina Modotti : italienne, son père exilé aux États-Unis, elle le rejoint et devient petite couturière anonyme dans le grand brassage de Los Angeles. Puis taillant les costumes pour les tournages d’Hollywood, puis figurante, puis modèle du peintre Richard Weston. Elle vit au Mexique, devient elle-même photographe, laisse Weston pour le peintre en pleine ascension qu’est Diego Rivera. Alors c’est l’Histoire avec majuscule que croise la vie de Tina, de Trotsky à Malcolm Lowry ou Dos Passos, des danseurs de tango aux sombres affidés de Staline, des dictatures chamboulées aux anarchistes nomades, tout se rejoint parfois en un lieu, une poignée de jours – et la vie de ceux-là brûle.

Lorsque j’ai avancé dans ma première lecture du texte de Patrick Deville, que la lecture numérique autorise ce jeu permanent, dans l’intérieur du livrel, entre le texte et le réel source, j’en étais immédiatement sûr. Qu’il s’agisse de Mata Hari, du Komintern, du café Sorocabana de Buenos-Aires ou du cimetière Panteon de los Dolores de Mexico, si nous aimons lire numérique c’est pour cet axiome : plus on propose de sortir d’un texte, plus on aura plaisir à y revenir. Après tout, les livres imprimés qui ont été pour nous les plus précieux sont ceux qui nous ont fait le plus rêver pendant leur lecture même.

Ce que je ne savais pas, c’est comment Wikipédia me proposerait pour ce texte bref (36 pages), un parfait miroir du monde. Choisir tour à tour des liens dans Wikipédia et dans le web : mais ces liens sont dans les articles Wikipédia, qui intervient non pas comme tour de contrôle, mais presque comme un outil de dispersion, et libre à chacun d’aller vers telle piste ou telle autre. Le texte littéraire source alors troué de liens soulignés en bleu ? L’hypertexte ne doit pas abîmer la surface du texte, elle est un tissu aussi précieux que ces tissages des femmes mexicaines d’Oaxaca. Dans la version PDF, ils sont invisibles. Sur votre ordinateur, vous saurez le lien, sous le nom propre ou le mot technique, parce que le curseur de la souris deviendra une main, et sur votre tablette, une discrète inflexion de couleur. Mais avec 140 liens sous les 36 pages, c’est presque doubler le texte, comme un tissu (qu’on m’excuse de la redondance, les deux mots ont même étymologie), d’une nappe transparente, qui diffracte le texte vers le réel, avec chemin garanti de retour, au point même de lecture où vous étiez.

Il me semble qu’on ouvre ainsi à l’écriture non pas une technique (l’hypertexte, ce n’est pas d’aujourd’hui !), mais un autre espace de relation au monde, pour la raison suivante : c’est dès l’écriture, dans le temps de conception même, que l’auteur utilise ce miroir du monde, l’accroche à ses notes, sa documentation. On ne fait que sauver le processus même, rêve et recherche, de sa gestation.

Pris en défaut, Wikipédia ? Passe brièvement dans le texte un personnage au très étrange nom (il est canadien) Roubaix de l’Abrie Richey, aventurier et poète, « manière de Dylan Thomas ou de Thomas de Quincey », dit Robo. Un contributeur a ouvert une page à son nom dans Wikipédia anglophone, mais on en sait si peu sur ce personnage que la page est restée vierge. J’ai fait le lien quand même : et si un contributeur indiquait demain, dans la page de Robo le dandy, que le texte de Patrick Deville sur Tina Modotti en raconte un peu sur lui ? Et si au contraire, parce que ce lien est là comme un appel, quelqu’un complétait la page de Robo le dandy, nous-mêmes puissions actualiser le livrel de Patrick Deville (et chacun de nos lecteurs a bien entendu accès à cette mise à jour) ?

Gageons aussi que les contributeurs Wikipédia qui auront lu cette page iront d’eux-mêmes compléter la page de Patrick Deville.

Il me semble que nous sommes, ensemble, Wikipédia, l’auteur, et aussi l’éditeur numérique, dans un jour favorable. Et que le livrel, en se chargeant souterrainement de ses liens Wikipédia comme de ce miroir du monde, lui rend tout aussi bien hommage.

Merci de partager cette expérience.

Aucun commentaire 26/07/2010

Wikisource s’enrichit de livres donnés par la BnF

La Bibliothèque nationale de France (BnF) et Wikimédia France ont signé un partenariat il y a quelques mois pour enrichir Wikisource, bibliothèque numérique libre, de 1400 livres, accompagnés du texte généré par reconnaissance optique de caractères (OCR). Aujourd’hui, ces livres font leur apparition sur Wikisource et sont prêts à être corrigés et mis en forme par la communauté Wikisource.

Logo Wikisource

Wikisource

Depuis la signature du partenariat il y a quelques mois, une poignée de bénévoles s’est chargée de créer les livres dans un format facilement utilisable par Wikisource, le DjVu, sorte de PDF alternatif contenant à la fois l’image de chaque page du livre et sa version OCR fournie par la BnF. Maintenant, la communauté Wikisource prend le relai et se charge de vérifier l’OCR (de qualité variable selon les livres), de mettre en forme selon la syntaxe propre à Wikisource et de valider les métadonnées (auteur, éditeur, nombre de pages, etc.).Logo BnF

Pour cela, il y a besoin de beaucoup de petites mains ! Le travail n’est pas difficile mais peut être chronophage, aussi toute aide sera la bienvenue :-)